LE RUGBY, UN DEFI AU FEMININ

Le rugby, sport masculin s’il en est, n’échappe pas à la féminisation de sa pratique partout dans le monde. En France, il attire de plus en plus de scolaires et d’universitaires féminins : 6 000 licenciées en 2007, 16 000 en 2012. L’Ovalie se décline aujourd’hui au féminin à 7, 12 ou 15 (nombre de joueuses par équipe). Il est donc logique de s’intéresser aux pathologies pouvant affecter les joueuses.

Par le docteur Denis Gutierrez.

Les internationales de rugby ont 7 fois moins de (mal) chance que les hommes d’être victimes d’un traumatisme dont la gravité entraîne un arrêt sportif supérieur à 8 jours. C’est une des différences significatives de l’étude [1] sur les traumatismes subis par les joueuses françaises pratiquant le rugby au plus haut niveau international. Cette étude, voulue dès 2007 par la Commission médicale de la Fédération française de rugby, est unique en France. Les seules comparaisons féminines ne peuvent se faire qu’avec de rares publications étrangères qui confirment que la pratique féminine du rugby est significativement moins traumatisante que celle des garçons.

La tradition du combat est respectée avec intelligence

Depuis son origine au collège anglais, exclusivement masculin, qui lui a donné son nom, le rugby est un sport de combat collectif. Nos amis anglais de l’époque victorienne n’avaient absolument pas imaginé que les filles puissent parfaitement respecter cette tradition guerrière, même si elles privilégient les courses et les espaces plutôt que la confrontation frontale directe où les contacts rudes abondent. L’œil au beurre noir, le fameux cocard existe chez les rugbywomen, mais il est relativement peu fréquent et beaucoup moins présent que chez les garçons. Les marrons à l’ancienne ne pleuvent pas chez les femmes. En revanche, les filles sont beaucoup plus sensibles aux plaquages (actions consistant à arrêter la porteuse du ballon en ceinturant, en percutant ses jambes et ses cuisses) qui génèrent de nombreux hématomes plus ou moins profonds sur tout le corps. Plus ou moins douloureux, ils entraînent un syndrome inflammatoire qu’il faut soigner rapidement. Les plaquages subis provoquent des traumatismes ostéo-articulaires des membres inférieurs (entorses des chevilles et des genoux). Les traumatismes des membres inférieurs représentent plus de la moitié de la totalité des pathologies rencontrées.

Vive la glace

Les deux piliers du traitement immédiat sont le glaçage et la compression des zones impactées. C’est le B.A.BA du traitement des hématomes. Hommes ou femmes, c’est le même protocole. Il suffit de regarder à la télévision n’importe quel match de rugby, vous verrez vessies de glace, poches glacées, sprays glacés systématiquement utilisés. De même, vous pourrez observer le bandage immédiat des muscles impactés par les chocs. L’utilisation de médicaments anti-inflammatoires et antalgiques viendra après le match.

Échographie, IRM

L’examen clinique réalisé immédiatement sur le terrain est essentiel. Il va poser les bases diagnostiques qui feront le lit du traitement. Cependant, les médecins privilégient souvent deux examens complémentaires d’imagerie médicale pour confirmer leur diagnostic. L’échographie, basée sur l’utilisation des ultrasons, permettra de faire  des diagnostics lésionnels très précis. Elle reste néanmoins très « opérateur dépendant ». L’IRM (imagerie par résonnance magnétique) en 2 ou 3 dimensions est particulièrement performante pour la mise en évidence des lésions des tissus mous et donc des muscles, de la moelle épinière et du cœur.

La faiblesse

Sans explication scientifique avérée, cette phase de jeu (le plaquage) est l’une des plus vulnérantes pour les femmes. C’est une vraie différence par rapport aux hommes. Les fractures et les entorses graves sont généralement liées à cette phase de jeu. En particulier la rupture du ligament croisé antérieur du genou qui est la lésion la plus grave chez la rugbywoman, puisqu’elle va nécessiter une intervention chirurgicale puis au minimum 6 mois de rééducation.

Défi et troisième mi-temps

Le vrai défi pour les femmes n’est pas de résister ou de craindre les blessures physiques : c’est de pratiquer un sport masculin dans un univers aux codes masculins qui ne les reconnaît pas ou peu. Elles sont soumises aux mêmes règles intangibles des entraînements et du jeu : combat, complexité des règles et nécessaire intelligence tactique en temps réel. Ce sport difficile nécessite une période de décompression : la fameuse troisième mi-temps. Elle permet au groupe de partager un moment de détente. Les joueuses se remémorent certaines phases oubliées du match. Dans une ambiance chaleureuse, chacune pourra ainsi expliquer, comprendre et relativiser ses erreurs, et écouter les commentaires pertinents ou non de l’ensemble de l’équipe. Cette sensation est culturellement recherchée et psychologiquement indispensable : les femmes n’ont rien à envier aux hommes dans ce domaine, j’en suis témoin [2]. Le futur de l’équipe de France féminine de rugby à XV s’écrira en 2014 en France pour la prochaine Coupe du monde, et lors des prochains jeux Olympiques à Rio de Janeiro pour celle de rugby à 7… bons matchs !

[1] D. Gutierrez et coll. Étude épidémiologique prospective des pathologies dans le XV de France féminin de rugby de juillet 2006 à septembre 2010. Journal de Traumatologie d u Sport 28 (2011) 208–214.

[2] D. Gutierrez. « Un stéthoscope chez les Bleues » éditions du Panthéon. 2013.

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