JE COURS DONC JE SUIS

Existe-t-il une philosophie dans la course à pied ? Le coureur qui pense est-il un philosophe ? La course à pied est rarement abordée sous l’angle de la pensée. Et pourtant, elle est à la fois une expérience corporelle et psychique. Guillaume LE BLANC, enseignant en philosophie et auteur de l’ouvrage Courir, méditations physiques, s’est posé ces questions. Il nous en dresse un tableau.

Propos recueillis par Gaëtan LEFÈVRE

 SanteSportmagazine 22 - Courir méditations physiques

Enseignant en philosophie et écrivain, Guillaume LE BLANC s’interroge principalement sur la normalité sous un angle social et politique. Mais il est aussi un coureur amateur et « modeste ». Et lorsque la réflexion rencontre l’action, la symbiose se crée.

Pouvez-vous nous présenter votre ouvrage Courir, méditations physiques ?

Ce livre s’est d’abord voulu une expérience. Il ne s’agissait pas tant d’écrire un livre sur la course que de vivre une expérience de pensée grâce à la course. Je me suis donc astreint à écrire ce livre d’après le vécu immédiat de mes courses à pied, de mes entraînements, en ne retenant que les idées qui me venaient en courant et en écartant les autres. Il fallait d’abord que mes idées passent par mon corps de coureur, comme une expérimentation, pour être ensuite couchées sur le papier. C’est ce que j’ai appelé le « test de la douche ». Je cours, des idées me viennent en tête de manière libre et improvisée car le contrôle que j’ai sur elles habituellement, grâce à la rythmique que crée la course, disparaît progressivement. Je me douche et j’écris tout de suite après : le tri s’élabore à ce moment-là. C’est ainsi que mon livre est né. De ce point de vue, il s’agit moins pour moi de faire une philosophie de la course au sens où le philosophe qui aime faire la leçon viendrait dire au coureur ce qu’il doit penser de la course. Cette arrogance-là est justement le contraire de la tentative modeste que je voulais mettre en place. Pour moi, il fallait plutôt voir ce qu’il y avait de philosophique dans la course, avec cette conviction que le coureur, quand il court, fait de la philosophie sans le savoir, c’est-à-dire qu’il se livre à une expérience qui n’est pas simplement corporelle mais qui est dans le même temps une expérience de pensée. Les questions que le coureur se pose sur lui-même, sur le monde, sur les autres, pendant qu’il court, engagent sa pensée d’une manière incroyablement vivante et sans intermédiaire. La course est déjà en elle-même une épreuve philosophique : suis-je libre de continuer à courir, ai-je la volonté pour sortir ce matin alors qu’il pleut ? Qu’en est-il de la dualité du corps et de l’esprit ? Est-ce que je cours dans l’espace ou dans le temps ? Puis-je communiquer avec l’autre quand je suis en plein effort ? Qu’est-ce que le plaisir, qu’est-ce que la douleur ? Ces quelques questions, le coureur se les pose en permanence mais il se les pose pour tenter d’être un peu plus libre qu’avant, d’avoir un peu plus de volonté qu’hier, pour s’aventurer un peu plus en avant dans le lien intime et secret entre plaisir et douleur.

Il existe donc un lien entre philosophie et course à pied.

Le paradoxe, au départ, est évident. Le philosophe est un « professionnel de la tête » pour le meilleur et pour le pire, tandis que le coureur est un professionnel des pieds. Mais ces deux pôles éloignés du corps se rejoignent justement dans une expérience qui est indissolublement mobile et philosophique. Dans l’histoire de la philosophie, les philosophes n’ont jamais vraiment aimé les coureurs. Depuis Platon et Aristote, on préfère les marcheurs dont la lenteur assure à la pensée sa suprématie sur le corps, la certitude que le corps ne bouleversera pas trop le travail intellectuel. Il existe même une scène primitive qui disqualifie le coureur : elle est campée par le philosophe grec Zénon dans son fameux paradoxe qui met en jeu Achille le coureur et la tortue et qui finit par la victoire de la marcheuse sur le coureur, reléguant ce dernier dans les oubliettes de la pensée. J’ai voulu relever le défi : une philosophie à 12, 13, 14 km/h est-elle possible ? La pensée est-elle différente lorsqu’on est assis, lorsqu’on marche ou lorsqu’on court ? La réponse est oui : il se crée une mobilité de la pensée, une expérience du rythme qui est unique et qui par ailleurs semble mieux correspondre à l’état d’accélération de notre monde. Car le monde grec est un monde qui croit en l’immobilité des choses alors que nous sommes au contraire entrés dans le monde de l’hypermobilité. Mais le coureur n’est pas qu’un symptôme de son époque qui se mettrait à courir car tout est course autour de lui. En réalité, le coureur redonne de la consistance à la durée, au rythme. Paradoxalement, il convertit la vitesse en lenteur car il sait bien qu’il va infiniment moins vite que la voiture ou le vélo qui le double. Cette expérience de la modestie dans l’apprentissage d’une vitesse que le coureur s’approprie est fondamentale. Elle permet une éthique de la pauvreté dans laquelle vivre, c’est aspirer à vivre simplement.

Peut-on donc en déduire que le coureur est philosophe ?

Le coureur devient philosophe sans le savoir car il se construit une expérience qui donne un sens à sa vie. Nietzsche disait qu’il fallait envisager sa vie comme une œuvre d’art. C’est ce que fait le coureur quand il décide de rythmer sa semaine par des sorties régulières. Il aménage un rapport vital à l’espace et au temps, et produit ainsi un usage de soi. C’est cette dimension du souci de soi, souci du corps et de l’esprit, qui fait entrer dans une philosophie, laquelle avant d’être interprétation du monde, est d’abord pratique de soi. Les stoïciens affirmaient que la philosophie n’était pas tant une connaissance désincarnée du monde qu’une pratique concrète de transformation de soi (de ses représentations par exemple). Je suis persuadé que le coureur court pour se changer, pour s’exercer à la liberté, à la volonté et en ressortir plus vivant. La course est, au sens stoïcien du terme, un exercice sur soi. Cet exercice est un exercice total, corporel et mental. Il est aussi un exercice avec les autres, une manière de se sentir relié au monde et aux autres, d’exister non comme propriétaire des choses mais comme fondamentalement de passage. La course est un art du passage.

Peut-on répondre à la question : pourquoi court-on ?

Cette question me fait penser à un aphorisme de Nietzsche au début du Gai savoir. Nietzsche imagine que le penseur, au bord de sa vieillesse, se voit poser la question suivante, embarrassante pour lui : « Pourquoi cherches-tu encore ? » L’homme qui lui pose cette question est un sceptique, quelqu’un qui ne croit pas vraiment que cela vaille la peine de passer sa vie à chercher, il lui fait d’ailleurs remarquer que son heure est presque passée et qu’il continue à chercher encore, et il lui suggère presque qu’il a raté sa vie à force de chercher. Vient ensuite la question : « Pourquoi cherches-tu donc ? » Et la réponse préserve l’énigme : « C’est justement ce que je cherche, la raison de ma recherche ». Je crois de manière un peu analogue que la réponse, à la question « Pourquoi courir ? » doit préserver l’énigme. On pourrait dire alors que l’on court justement après la question « Pourquoi court-on ? » Je pense qu’il existe beaucoup de réponses possibles à cette question. Pour les uns, courir met en forme, allège le corps (et aussi l’esprit). Pour les autres, courir permet de se vider la tête, de sortir d’une logique de stress. Pour d’autres encore, courir offre la possibilité de se débrancher, d’être seul, confronté à soi-même et à rien d’autre, car quand on court on a cette formidable liberté, qui existe relativement rarement aujourd’hui, de ne pas être joignable ; personne n’a alors prise sur vous, vous êtes seul maître à bord. Je dirais que l’on court un peu pour toutes ces raisons. Fondamentalement, on court pour se sentir en vie. Autrefois les philosophes imaginaient des démonstrations de l’existence de Dieu, toutes plus savantes les unes que les autres. Aujourd’hui, fort heureusement, nous sommes devenus plus modestes : une preuve de notre existence nous suffit et la course en est une magnifique. Car, dans la course, toutes les sensations sont comme renouvelées : vous sentez le monde, le voyez, l’entendez comme pour la première fois. C’est en cette épreuve de la renaissance que consiste l’art de la course. On court pour renaître.

Pourquoi la course à pied prend-t-elle cette ampleur ?

Il existe deux versants importants de la course : la possibilité de courir à plusieurs et la possibilité de mieux éprouver le monde environnant. Il est certain qu’une leçon sociologique est à l’œuvre dans le fait que de plus en plus de personnes se mettent à courir. Là où il y avait 600 marathoniens au premier marathon de New York ou de Paris dans les années 1960, on est maintenant à quasiment 60 000 personnes. Il s’est donc passé quelque chose. La course est une valeur sociale. Mais ce serait une erreur de voir dans la course un simple effet sociologique de la démocratisation de l’effort, de la personnalisation de l’individu, de la valorisation de la mixité, etc. En réalité, le coureur éprouve dans les grandes épreuves mondialisées un nouvel art d’être ensemble, de se sentir appartenir à une communauté de coureurs qui est une meute entièrement pacifique, une façon d’honorer la seule présence au monde. Ce sont ces possibilités offertes par les courses de redécouvrir les paysages urbains et naturels dans un collectif mobile et joyeux qui sont au cœur des pratiques de course à pied. Comme si les coureurs se réunissaient pour fêter leur présence au monde et célébrer un état du monde rendu à sa grâce.

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