FRACTURE DE CLAVICULE À VÉLO : UNE EXPÉRIENCE INCONTOURNABLE ?

La clavicule, c’est le pare-chocs du cycliste ! Elle se brise si fréquemment lors d’une chute que certains prétendent que cette blessure est indispensable pour revendiquer le statut de cycliste expérimenté ! SantéSportMagazine vous propose de faire sa connaissance… sans tomber !

Par le docteur stéphane CASCUA, médecin du sport.

 SanteSportMagazine 25 - Fracture de la clavicule

Vous roulez vite. Vous avez « pris la roue » du coureur qui vous précède afin de vous protéger du vent. Au fil des kilomètres, la fatigue vous gagne, votre vigilance s’émousse. C’est alors que le cycliste situé devant vous fait un écart pour éviter un trou dans la chaussée. Sa roue arrière touche votre pneu avant. Votre cintre tourne brutalement. Dans un fracas de carbone et d’acier, c’est la chute ! Votre épaule droite percute violemment le macadam. Vous ressentez vaguement un craquement. En colère, vous vous relevez. La douleur est modérée… mais, en quelques minutes, elle augmente nettement. Vous palpez votre clavicule, vous sentez une marche d’escalier et une esquille osseuse. Vous avez fait le diagnostic : c’est cassé ! Vous êtes en train de devenir un vrai cycliste !

D’UN « S » QUI VEUT DIRE SOUPLE

La clavicule relie l’omoplate au sternum, l’os ressemblant à une cravate situé à l’avant du thorax. À y regarder de plus près, la clavicule est la seule structure rigide unissant le membre supérieur au buste. Elle forme un « S ». Elle semble conçue pour se ployer légèrement quand le bras se rapproche du corps. À vélo, les chutes à vitesse élevée provoquent des impacts qui dépassent sa souplesse naturelle. Elle s’incurve puis se brise aux points de flexion comme un mètre de bricoleur se plie quand on en rapproche les extrémités. Parfois, le moignon de l’épaule et celui de l’omoplate descendent violemment et la clavicule vient se bloquer sur la première côte. L’omoplate poursuit alors sa trajectoire et emporte ses points d’accrochage situés au milieu de la clavicule. Les nerfs partant du cou et se dirigeant vers le bras passent entre la clavicule et la première côte. Lors d’un traumatisme violent, il arrive qu’ils soient étirés ou pincés. Le sommet des poumons se situe également à proximité. Rarement, la membrane qui l’entoure se déchire sur un fragment osseux. Du sang ou de l’air venu des alvéoles peut s’y engouffrer, on parle respectivement d’hémothorax ou de pneumothorax.

ÇA SE VOIT !

Lorsque le médecin vous examine, il voit la ligne brisée de la clavicule. De temps à autre, les esquilles osseuses semblent vouloir percer la peau. C’est un argument pour envisager une opération… La radiographie vient confirmer le diagnostic et surtout décrire la fracture. Le cliché doit être pris d’avant en arrière mais aussi de bas en haut. On parle de « face ascendante ». Cette incidence permet d’évaluer le déplacement en profondeur. Le trait de fracture peut être unique et les extrémités osseuses brisées toutes proches. Parfois, les fragments osseux sont multiples et le déplacement important. Là encore, une intervention peut être indiquée. Dans ce cas, un scanner est prescrit afin de décrire au mieux la lésion dans les trois dimensions. Ainsi, votre chirurgien peut anticiper et choisir les modalités de la réparation.

ANNEAUX OU BRAS EN ÉCHARPE ?

Quand la fracture est simple, typiquement, un seul trait et deux fragments peu déplacés, un traitement par immobilisation est indiqué. Les « anneaux » sont actuellement beaucoup utilisés. Il s’agit d’une bande en huit qui croise dans le dos et passe sur l’avant des épaules. Ils ont pour intérêt de laisser le coude et la main libre même du côté blessé. Leur objectif est de tirer les épaules en arrière et de limiter le chevauchement des fragments osseux. En effet, avec la douleur, il est fréquent que le cycliste blessé recroqueville son thorax en avant. Cette posture provoque la consolidation de la fracture en raccourcissement. La posture est alors légèrement mais définitivement perturbée. En pratique, plutôt que d’éviter ce problème, les anneaux auraient plutôt tendance à l’accentuer. Les sangles passant sur la convexité de l’épaule ne tardent pas à glisser dans le sillon situé entre les pectoraux et le deltoïde. Elles majorent la position voûtée, voire appuient sur la fracture ! Si ce type d’appareil vous a été prescrit, veillez à bien le serrer et à réajuster son emplacement régulièrement. L’immobilisation « bras en écharpe » a pour inconvénient de placer le coude en flexion permanente et de réduire l’utilisation de la main. Elle a pour avantage de soulager la clavicule du poids du bras. Ainsi, le risque de bascule du fragment périphérique diminue et les contractures musculaires de stabilisation s’amenuisent. Sur ce type de gilet, on retrouve fréquemment une ceinture horizontale à Velcro® qui cale aisément le bras vers l’arrière. Le baudrier vertical soutenant l’avant-bras doit passer sur l’épaule opposée afin de ne pas appuyer sur la fracture.

UNE OPÉRATION, PLUS SOUVENT QU’AUPARAVANT !

Il y a encore quelques années, un dogme prévalait dans les services de chirurgie : « Une clavicule ne s’opère jamais, c’est le meilleur moyen de perturber sa consolidation ». Heureusement, le bon sens a repris de la vigueur. Quand les fragments sont multiples et leur éloignement très important, on imagine les difficultés que la « nature » va rencontrer pour rétablir la continuité. Elle y parvient parfois en calcifiant le gros hématome provenant du saignement osseux. Le cal met souvent des mois à se constituer. Il est alors volumineux et peut comprimer les nerfs et les vaisseaux. De temps à autre, il n’arrive pas à se consolider, il reste souple et douloureux, on parle de « pseudarthrose ». Vous l’avez compris, dans ce contexte, une intervention est préférable. Le plus souvent, elle consiste à mettre en place une plaque métallique. Sa forme est choisie pour convenir aux courbes naturelles de votre clavicule. Elle est percée de nombreux trous destinés à accueillir les vis qui amarreront les fragments osseux et rétabliront la continuité. En cas de fracture simple, une opération n’est pas exclue. Chez le cycliste de haut niveau, la stabilisation de la clavicule permet de reprendre plus rapidement et sans douleur. Les anecdotes de pros ayant enfourché leur machine à une semaine de l’intervention ne manquent pas ! Mais attention, ils sont beaucoup plus jeunes que les adeptes habituels des cyclosportives ! Surtout, si le montage permet de reprendre appui sur le cintre sans douleur, il n’assure pas du tout la solidité de la clavicule en cas de chute. Si une telle mésaventure survenait, on assisterait à ce que les chirurgiens nomment un « débricolage » : la plaque pourrait se tordre et les vis s’éparpiller ! Bref, ce gros souci peut être considéré comme l’un des risques du métier… mais ce serait ridicule chez un pratiquant de loisir !

AUTANT LAISSER DU TEMPS AU TEMPS !

En cas de traitement par immobilisation, c’est l’hématome qui rétablit la continuité entre les fragments peu éloignés. Une jonction souple s’établit à 3 semaines du traumatisme. Après 1 mois et demi, un cal plus rigide mais encore mal organisé et fragile est constitué. C’est seulement au-delà de 3 mois que le cylindre osseux commence à se former. Ses propriétés mécaniques assurent alors une solidité voisine de l’os originel. En pratique, suivez les indications de votre thérapeute… il arrive souvent que les délais soit plus longs que ceux cités en théorie ! Dans la majorité des cas, vous pouvez enlever le gilet ou les anneaux après 4 semaines. Vous n’avez plus mal dans la vie quotidienne, vous pouvez vous habiller, écrire, conduire et pédaler… mais une chute anodine briserait votre clavicule encore fragile ! Si vous avez bénéficié d’une opération, il n’y a plus d’hématome et les pièces osseuses sont en contact. De fait, la consolidation s’effectue de manière différente. La portion centrale de l’os, la moelle osseuse, laisse proliférer des bourgeons qui envahissent la portion voisine. Les cylindres osseux, aussi appelés « corticale », envoient des cellules dans la portion voisine. La membrane entourant l’os, le périoste, repousse et grimpe sur le morceau d’os d’à côté. Ces structures tissulaires filamenteuses et microscopiques pourraient facilement se déchirer en cas de petits mouvements. Heureusement, la plaque vissée assure une jonction stable et fait office d’immobilisation ! Habituellement, un gilet vous est proposé une quinzaine de jours. En théorie, il est juste là pour vous soulager des douleurs postopératoires. Là encore, écoutez les conseils de votre chirurgien car tout dépend de la solidité du montage. Le délai nécessaire à l’obtention d’un os solide est identique quel que soit le traitement ; il reste de 3 mois !

GARDEZ LA FORME !

Que vous ayez été immobilisé ou opéré, quelques jours après votre chute, vous pouvez pédaler tranquillement sur vélo d’appartement. Contentez-vous de rester droit et ne tenez pas le guidon. Gardez le bras en écharpe. Après avoir récupéré de vos émotions ou de votre intervention, n’hésitez pas à intensifier les séances si vous disposez d’un vélo de salle à dossier. Buste stable, sans utiliser vos bras, vous pouvez « envoyer du braquet ». La remise en contrainte de votre cal osseux s’effectue selon les consignes de votre médecin ou de votre chirurgien. Chez le cycliste de loisir, on peut proposer la progression suivante. Après 3 semaines d’immobilisation ou à 7 jours de l’opération, appuyez-vous sur le guidon. Au début, moulinez posément, sans vous tortiller sur le cintre. Quinze jours plus tard, testez la danseuse… mais en restant chez vous ou dans votre salle de sport. Cette fois, il est possible de décliner toutes les intensités. À l’occasion d’entraînements courts, optez pour du fractionné structuré. Quand vous avez plus de temps, pédalez plus longtemps et retrouvez votre foncier. Octroyez-vous une séance en aisance respiratoire, d’environ 2 heures. Comme il n’y a pas de vent pour vous rafraîchir, buvez régulièrement, et ouvrez la fenêtre voire actionnez un ventilateur. Les jolis paysages de votre région vous manquent ? Tant mieux ! Vous aurez faim de belles sorties ! À 3 mois, opérée ou non, votre clavicule est théoriquement solide… comme sa voisine ! Elle résisterait à une petite chute. Grimpez sur votre machine, filez entre les coquelicots et les colzas ! Déjà, vous roulez vite car vous êtes resté en forme !

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