LES RAVAGES DES COMMOTIONS MULTIPLES

Il suffit d’une commotion cérébrale pour que le cerveau ne soit plus jamais le même. Heureusement, un repos complet permet à l’athlète de retrouver la forme. Mais qu’arrive-t-il après trois commotions ? Des conséquences qui peuvent brise à jamais la vie du sportif, rien de moins.

Par le docteur Dave Ellemberg, neuropsychologue et chercheur à l’Université de Montréal, et Marie Lambert-Chan, journaliste scientifique.

 Commotions multiples - SanteSportMagazine 34

Une commotion cérébrale est rarement un événement isolé dans la vie d’un sportif. Que ce dernier évolue dans une ligue professionnelle ou récréative, qu’il soit jeune ou âgé, il n’est jamais à l’abri d’un coup à la tête, d’un plaquage ou d’un atterrissage violent sur le sol, des chocs suffisants pour secouer son cerveau. On estime ainsi qu’environ 30 % des athlètes participant à un sport d’équipe ont accumulé trois commotions cérébrales ou plus.

LE CHIFFRE À RETENIR : 3

Une première commotion ne laisse pas le cerveau indemne : le tissu cérébral s’étire et se compresse, provoquant des microdéchirures qui laisseront des traces permanentes. Le corps humain est toutefois une formidable machine. Un repos complet aidera l’individu à s’en remettre. Huit à douze jours plus tard, il sera comme neuf… ou presque, puisque son cerveau demeurera plus fragile qu’il ne l’était. On calcule qu’une personne qui a subi une première commotion est cinq fois plus à risque d’en vivre une deuxième. Le cerveau est néanmoins capable d’absorber un second trauma, même si la récupération est plus lente et les séquelles un peu plus graves que précédemment.

Tel que détaillé dans le récent ouvrage du docteur ELLEMBERG – Les commotions cérébrales dans le sport : une épidémie silencieuse – publié aux Éditions Québec-Livres, à la troisième commotion, tout bascule. Les effets sur le cerveau s’accumulent depuis le premier incident. L’inflammation du tissu cérébral et le déséquilibre chimique, loin de se résorber, peuvent devenir chroniques. L’athlète commotionné souffre pendant trois à quatre semaines. Ses maux de tête perdurent. Il a du mal à dormir. Sa mémoire à court terme lui fait défaut. Il a du mal à s’organiser, ainsi qu’à compléter ou répéter des tâches. La dépression majeure le guette également, car les commotions cérébrales endommagent particulièrement la partie frontale du cerveau qui joue un rôle dans le contrôle de l’humeur et des émotions. Des études ont d’ailleurs démontré que les athlètes multi-commotionnés courent trois fois plus de risques de recevoir un diagnostic de dépression que leurs pairs dont le cerveau n’a jamais subi de choc. Inutile de préciser qu’à partir de là, les traumas subséquents ne font que noircir le tableau. Parlez-en au joueur de rugby Eduard COETZEE. Au cours de sa carrière amorcée en 2001, il a subi une douzaine de commotions cérébrales. À la recommandation de son neurologue, il a pris sa retraite en 2011. Malgré cela, les symptômes ont continué de l’accabler, notamment des maux de tête et des vertiges quotidiens, en plus d’un trouble persistant à évaluer les distances.

LE VIEILLISSEMENT PRÉMATURÉ DU CERVEAU

Si le cerveau semble tout équipé pour encaisser deux commotions cérébrales avant d’atteindre le point de non-retour, c’est parce qu’il possède une réserve de neurones. Cela ne veut pas dire que les sportifs ont le droit de compter sur ces provisions pour jouer avec le feu. Le cerveau garde des neurones en extra pour combler les déficits associés au vieillissement normal qui apparaissent dès la trentaine. En effet, entre 30 et 35 ans, la motricité fine s’effrite un peu et dès 40 ans, la mémoire est moins vive. Une personne qui n’a jamais vécu de secousses au cerveau ne ressentira pas ces effets, car ses neurones supplémentaires vont lui sauver la mise. Au contraire, l’athlète aux multiples blessures cérébrales a déjà atteint le fond de ses réserves neuronales et son cerveau vieillit prématurément. Dans sa pratique, le co-auteur de cet article, le docteur ELLEMBERG, a étudié à plusieurs reprises le cas des sportifs multicommotionnés à qui on aurait donné 70 ans à partir de la seule observation de leur cerveau, mais qui, pourtant, étaient au mitan de leur vie. Il n’est donc guère étonnant que ces individus puissent développer de manière précoce des symptômes de maladies dégénératives, comme le syndrome pré- Alzheimer. La prévalence de cet état intermédiaire entre le vieillissement normal et la démence serait dix fois plus élevée chez les athlètes pour qui l’on a dénombré au moins trois commotions cérébrales.

L’ENCÉPHALOPATHIE CHRONIQUE TRAUMATIQUE

L’une des conséquences les plus dramatiques des commotions multiples est l’encéphalopathie chronique traumatique (ECT). C’est une forme de neurodégénérescence provoquée par des chocs répétés au cerveau. L’ECT a été décelée chez des joueurs de football, de rugby, de hockey, de football américain, mais aussi chez des personnes victimes de sévices ou présentant une condition psychiatrique telle qu’ils se frappent la tête à répétition contre les murs. L’ECT provoque différents changements dans le cerveau, dont la formation de plaques de protéines tau, les mêmes que celles retrouvées chez les personnes aux prises avec l’Alzheimer. Les deux maladies se distinguent toutefois, car l’accumulation de tau n’est pas observée aux mêmes endroits et ses effets ne sont pas similaires. Les individus qui souffrent d’une ECT ont des troubles de la mémoire et du jugement. Leurs fonctions exécutives – comme l’attention et la planification des tâches – sont amoindries. Ils éprouvent à l’occasion des troubles de motricité qui affectent l’équilibre, la marche et la parole. Mais surtout, ils présentent des troubles du comportement et des changements de personnalité importants. Ils sont apathiques, dépressifs, irritables, agressifs et impulsifs. Leur tempérament devient explosif. Ils adoptent des comportements socialement inappropriés et autodestructeurs. L’issue est souvent fatale : ils finissent par s’enlever la vie, comme ce fut le cas d’un certain nombre de joueurs de football américain. C’est d’ailleurs ces suicides en série qui ont forcé la National Football League à se pencher plus sérieusement sur les conséquences des commotions cérébrales. Il demeure impossible de diagnostiquer cette condition de leur vivant. On peut seulement l’identifier à partir du tissu cérébral post mortem. On ne peut donc déterminer ni le profil des individus susceptibles d’être atteints de cette maladie ni le nombre de blessures au cerveau requises pour en arriver là. Ce que l’on sait en revanche, c’est que le passage du temps n’est pas un facteur : des spécialistes américains ont identifié la présence d’ECT dans des cerveaux d’athlètes âgés entre 17 et 80 ans.

SE RETIRER DU SPORT POUR MIEUX VIVRE

Il n’existe pas mille façons de prévenir toutes ces conséquences irréversibles au cerveau. La première est, bien entendu, d’instaurer au sein de chaque équipe une bonne procédure de détection des commotions cérébrales. Aussitôt qu’un joueur est soupçonné d’avoir subi un choc à la tête, on le retire du jeu. En revanche, si les commotions se sont déjà multipliées, la seule solution qui s’offre à l’athlète est de cesser de pratiquer son sport. À l’instar d’une foule d’experts, le docteur ELLEMBERG préconise de mettre fin à la pratique sportive d’un joueur après trois commotions.

Le deuil sera difficile. Pour certains, c’est la fin d’un rêve. Pour d’autres, c’est un adieu crève-coeur à un sport qu’ils affectionnent et à des coéquipiers qui forment une seconde famille. Mais il vaut mieux se retirer du jeu avant qu’il ne soit trop tard. Faire appel à un professionnel de la santé spécialisé dans la prise en charge des athlètes commotionnés – et ce, dès le premier incident – est essentiel pour faire un choix éclairé. Le soutien d’un psychologue est aussi parfois nécessaire. En bout de piste, les sportifs ne regrettent pas leur décision, même s’ils ont besoin d’une année ou deux pour la digérer. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ont fait une croix sur l’activité physique. Plusieurs choisissent de pratiquer une autre activité sans contact, comme la musculation, la course à pied, la nage ou le triathlon. Certains s’investissent dans leur sport de prédilection autrement, en entraînant une équipe par exemple. D’une façon ou d’une autre, ils ont compris qu’à ce stade, le jeu n’en valait plus la chandelle.

Commotions multiples - SanteSportMagazine 34 - couverture livre Ellemberg

Les commotions cérébrales dans le sport : une épidémie silencieuse du docteur Dave ELLEMBERG publié aux Éditions Québec-Livres

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