COMMOTIONS CÉRÉBRALES : LES FEMMES SONT PLUS À RISQUE

Contrairement à la croyance populaire, les athlètes féminines subissent davantage de commotions cérébrales que les hommes et leurs séquelles sont plus graves. Une réalité largement méconnue dans le milieu sportif, ce qui affecte les soins prodigués aux femmes commotionnées et les rendent plus à risque de subir une autre blessure à la tête.

Par le docteur Dave ELLEMBERG, neuropsychologue et chercheur à l’université de Montréal, et Marie LAMBERT-CHAN, journaliste scientifique.

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Parce que les hommes sont plus nombreux à pratiquer des sports de contact et parce qu’ils jouent de façon rapide, intense, voire agressive, on croit spontanément qu’ils sont les premières victimes des commotions cérébrales. Or, il n’en est rien. Les femmes, de même que les enfants et les adolescents, subissent davantage de blessures à la tête que les grands gaillards. À elles seules, les femmes courent deux à trois fois plus de risques de souffrir d’une commotion cérébrale.

DES SÉQUELLES PLUS IMPORTANTES

Depuis plusieurs années, le phénomène se confirme étude après étude. En 2003, des scientifiques américains démontrent que, sur une période de trois ans, le risque de commotion cérébrale lors de parties de football (soccer) est de 9,5 % pour les athlètes féminines contre 5,2 % pour leurs homologues masculins. Publiée un an auparavant, une étude canadienne signale que lors d’une seule saison, les joueuses de football sont 2,5 fois plus à risque de présenter des symptômes d’une commotion cérébrale  que les hommes.

Non seulement les femmes cumulent plus de commotions cérébrales au compteur, mais elles en souffrent davantage. Selon plusieurs recherches, la sportive éprouve plus de symptômes – et les considère plus intenses – que l’athlète masculin dans les heures suivant le choc à la tête. Les hommes rapportent en moyenne cinq symptômes alors que les femmes en dénombrent sept. Ces douleurs perdurent aussi dans le temps : trois fois plus de femmes présentent toujours des symptômes trois mois après la commotion.

Bien que ces recherches pointent dans la même direction, la plupart reposent sur les témoignages d’athlètes et n’observent pas les conséquences des commotions cérébrales à long terme. Pour mesurer de façon objective la prévalence des commotions chez les femmes et leurs effets, le co-auteur de cet article, le docteur ELLEMBERG, a entrepris une étude ambitieuse, la première du genre : son laboratoire a évalué le cerveau de 332 sportifs, de jeunes adultes hommes et femmes, pendant douze mois, à l’aide d’outils comme l’imagerie cérébrale et de l’électrophysiologie. Les résultats du docteur sont sans appel. Les capacités mentales supérieures des femmes sont une fois et demie plus affectées que celles des hommes, et ce, jusqu’à six mois après l’incident. Ces fonctions sont essentielles au quotidien, car elles permettent de gérer les informations captées par le cerveau, de planifier et d’organiser. Si elles sont altérées, une tâche aussi simple que concocter une pâte à gâteau devient ardue. À la suite d’une commotion cérébrale, la capacité des neurones à transmettre des messages d’une région à l’autre du cerveau s’affaiblit davantage chez la femme. On remarque aussi que les différentes zones cérébrales ont du mal à se synchroniser quand elles sont requises pour une même tâche. Les sportives ont donc l’impression de vivre au ralenti. Tout devient un défi, y compris l’exécution des consignes de leur entraîneur. Un véritable drame pour des mordues de sport ! Cependant, les femmes s’en tirent à meilleur compte quant à leurs émotions. Quelques mois après leur blessure à la tête, elles n’éprouvent pas d’anxiété, de dépression, de colère ou de troubles de l’humeur, contrairement aux hommes.

LE CERVEAU FÉMININ

Pendant longtemps, des scientifiques ont avancé toutes sortes de raisons pouvant expliquer la vulnérabilité des femmes aux commotions cérébrales. Certains évoquent la socialisation de la gent féminine. Alors qu’on apprend aux garçons à taire leur douleur, on encourage les filles à exprimer ouvertement leurs craintes et leurs sentiments. En suivant cette logique, une femme commotionnée dévoilerait de façon plus honnête ses symptômes qu’un homme, ce qui aurait pour effet d’augmenter la prévalence des commotions chez les femmes. Elles seraient également plus enclines à se faire soigner, car elles seraient plus préoccupées par leur état de santé et les répercussions de leur blessure sur leur avenir que le sont les hommes.

Le docteur ELLEMBERG ne croit pas à ces théories. Dans son ouvrage Les Commotions cérébrales dans le sport : une épidémie silencieuse, publié aux éditions Québec-Livres, il rappelle que les athlètes féminines rencontrées dans sa pratique clinique « ont autant le feu sacré que les hommes ». « Elles vivent pour leur sport et veulent gagner, et il est aussi inconcevable pour elles que pour leurs confrères de quitter les séries en raison d’une blessure, écrit-il. Elles connaissent aussi très bien la culture de la douleur ; elles ont appris à braver et à nier leur souffrance autant que les hommes. » Prenons seulement l’incident dramatique survenu lors de la demi-finale de la dernière Coupe du monde féminine de la FIFA quand l’attaquante allemande Alexandra POPP et la défenseure américaine Morgan BRIAN se sont effondrées sur le terrain après que leurs têtes se soient entrechoquées dans une manœuvre simultanée pour dégager du crâne le ballon. Alexandra POPP avait les cheveux maculés de sang. Bien qu’elles auraient bénéficié d’une période d’observation d’au moins 48 heures et d’une évaluation médicale, toutes deux étaient de retour sur le terrain quelques minutes après la collision.

L’étude du docteur ELLEMBERG tend à lui donner raison. Les réponses neuro-électriques spécifiques du cerveau féminin au choc de la commotion cérébrale écartent toutes les explications psychologiques et socioculturelles. À la lumière des résultats, le chercheur est plutôt d’avis que des facteurs anatomiques, neurologiques et biomécaniques sont à l’œuvre. D’abord, la plus forte musculature du cou masculin absorberait mieux les chocs à la tête et répartirait plus équitablement le transfert de l’énergie dans le haut du corps. Les hommes seraient aussi mieux préparés que les femmes à se protéger des blessures à la tête. Par exemple, au football, les garçons pratiquent les têtes à un plus jeune âge que les filles. Privées d’habiletés techniques plus poussées et d’amortisseurs musculaires plus forts, les femmes sont contraintes à subir un plus grand choc lorsqu’elles sont blessées à la tête. Leur cerveau endure une force d’accélération plus puissante que celui d’un homme pour un coup d’une même intensité. Ce qui signifie qu’une secousse plus faible pourrait suffire à provoquer une commotion chez elles. Les hormones du cerveau seraient aussi en cause. Des études chez l’animal ont démontré qu’en cas de trauma au cerveau, l’oestrogène crée un effet protecteur chez le mâle, mais favorise l’inflammation et la destruction des tissus cérébraux chez la femelle. Cela permet de penser que le cerveau de la femme serait plus fragile que celui de l’homme et encaisserait moins bien les chocs.

DES SOINS ADAPTÉS AUX FEMMES

Actuellement, les consensus internationaux sur la gestion des commotions cérébrales dans le sport, tant au niveau amateur que professionnel, s’appuient sur des données scientifiques recueillies uniquement auprès d’hommes adultes. L’inventaire des symptômes, le bilan diagnostique, la démarche d’évaluation en neuropsychologie, les batteries de tests, les étapes du plan de retour au jeu : tout est pensé en fonction des hommes. Or, comme on le constate, les femmes ne réagissent pas de la même manière aux commotions cérébrales. Par conséquent, elles ont besoin de traitements adaptés. À l’heure où les sports de contact connaissent un essor considérable chez la gent féminine – pensons au football féminin qui compte désormais plus de 1,2 million de joueuses licenciées selon un rapport de l’Union des associations européennes de football, soit cinq fois plus qu’en 1985 – il est urgent que les équipes et les organisations sportives fassent un effort en ce sens.

Conjuguer la gestion des commotions cérébrales au féminin implique davantage d’études scientifiques et de temps. En attendant, afin de jouer de prudence, le docteur ELLEMBERG estime que les femmes devraient bénéficier d’un temps de récupération plus long que celui des hommes entre chaque étape de retour au jeu. Rappelons que cette opération consiste en une séquence où l’athlète ne peut passer à l’étape suivante que s’il ne souffre d’aucun symptôme entretemps : d’abord, un repos complet, puis la reprise d’exercices légers sans contact et sans mouvements brusques, des exercices d’intensité modérée toujours sans contact, des exercices aérobiques avec l’introduction de mouvements spécifiques au sport pratiqué, mais sans impact à la tête et enfin, le retour au jeu. Les athlètes masculins jouissent présentement d’une période de 24 heures de repos entre chaque étape. Le docteur suggère 48 heures pour les femmes. Loin de ralentir les athlètes féminines, ce simple truc pourrait au contraire prolonger leur carrière sportive. En effet, tant que les procédures de traitement des commotions cérébrales ne seront pas ajustées aux besoins féminins, les sportives seront tout simplement moins bien soignées, ce qui n’est pas sans conséquences. Une convalescence déficiente les rend potentiellement plus à risque de subir une autre blessure à la tête, dont les séquelles seront plus importantes et persistantes, au point sans doute de se chroniciser.

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