Quelle prévention dans les lésions du croisé antérieur du genou chez le skieur ?

Les ruptures du ligament croisé antérieur touchent principalement les skieurs occasionnels et débutants pour qui les sports d’hiver représentent la seule activité sportive annuelle. La faute technique par inadvertance est souvent relatée lors de l’examen clinique. Elle provient régulièrement d’un déconditionnement physique général. N’oublions pas que le ski est un sport et qu’il nécessite une préparation appropriée.

Par F.FORELLI*, cadre de rééducation, et S.BENATTAR **, masseur-kinésithérapeute.

 

Depuis plusieurs années, le ski alpin s’est démocratisé et le nombre de skieurs ne cesse d’augmenter. La France enregistre d’ailleurs l’une des meilleures fréquentations de ce sport dans le monde. Cependant, le ski alpin reste un sport et il affiche un quota non négligeable de blessures, notamment des lésions ostéo-ligamentaires. Près d’un tiers des blessures répertoriées dans ce sport, 36 %, sont des entorses. Parmi ces dernières, la rupture du ligament croisé antérieur (LCA) est la plus célèbre avec 16 000 ruptures par an [1]. Face à cette blessure, hommes et femmes ne sont pas égaux. Les phénomènes morphostatiques entraînent une prédisposition féminine quant à la rupture du LCA. Les observateurs recensent 20 % chez les femmes contre 9,2 % chez les hommes [2-5].

Une néopathologie

Plusieurs paramètres expliquent l’exposition privilégiée des genoux aux entorses graves. Le début des années 1980 marque l’avènement de la chaussure de ski rigide et montante ainsi que du système de fixation sur les skis qui permet de libérer le membre inférieur en cas de chute. Malheureusement, un mauvais réglage de fixation empêche les pieds de se détacher des skis, ce qui entraîne un mécanisme en torsion propice aux ruptures du ligament croisé antérieur [1-2]. Ces blessures ont suppléé les fractures spiroïdales du skieur. Les skieurs ne peuvent éviter toutes les blessures, ni toutes les chutes. Il convient alors de se préparer au mieux afin d’adapter ses compétences à l’environnement dans lequel on évolue. Les facteurs de risque doivent être repérés. SantéSportMagazine a listé les paramètres dangereux pour le skieur :

  • Sport à haute énergie cinétique.
  • Environnement dangereux : terrain glissant, visibilité parfois mauvaise, présence d’obstacles…
  • Collision : avec un skieur, un snowboardeur ou encore un élément de l’environnement (panneau, rocher…).
  • Longueur du levier rotatoire représenté par le ski.
  • Mauvais réglage des fixations [1].
  • Blocage de la cheville par les chaussures. Le problème majeur étant le verrouillage des mouvements de latéralité qui ne sont pas des degrés de mobilité du genou à l’état physiologique.
  • Manque de préparation physique. De nombreux skieurs sont complètement déconditionnés pour ce type d’effort [3-4].
  • Prédisposition physiologique : hyperlaxité ligamentaire ou encore déficits musculaires [5].
  • Hygiène de vie inadaptée. Le contexte des vacances est souvent le plus fatiguant pour le corps avec une dette de sommeil, la prise de boissons alcoolisées, des repas déséquilibrés ou encore une déshydratation… [6]

Les accidents de ski surviennent généralement de 48 à 72 heures après le premier jour de ski, ce qui correspond à l’arrivée de courbatures due à la répétition des efforts et une baisse de la vigilance musculaire. La rupture du ligament croisé antérieur ne présente pas un critère de gravité vitale. Cependant, cette blessure nécessitera, dans de nombreux cas, une opération chirurgicale de reconstruction, un arrêt de travail d’environ deux mois et six mois de rééducation intensive. L’assiduité rééducative est primordiale. Elle va engendrer la transformation du néotissu et jouer sur les paramètres de force, d’endurance et de vigilance musculaire nécessaires à la reprise du sport.

La prévention par la proprioception

Des études montrent l’impact de la chaussure de ski sur la proprioception de cheville [7]. En effet, le port prolongé de la chaussure de ski provoque une altération des capacités proprioceptives de la cheville laissant alors le genou et la hanche absorber l’intégralité des contraintes. Le genou étant en première ligne, il est alors le plus vulnérable. Malgré une nature essayant de répartir qualitativement et quantitativement les contraintes au niveau de l’organisme, le moindre déséquilibre vient mettre en difficulté les structures musculo-ligamentaires. Un autre élément déterminant à prendre en compte est la vitesse de mise en contrainte. Un grand nombre de traumatismes surviennent brutalement et laissent peu de temps au système musculaire pour réagir. Pourtant, si la réaction musculaire est suffisamment rapide pour maintenir un équilibre des forces, la lésion est prévenue. Durant les accidents de ski, les contraintes au niveau du système ligamentaire interviennent en moins de 40 millisecondes (ms). La douleur est perçue après plus de 50 ms et la rupture ligamentaire survient en 73 ms. Si la rééducation proprioceptive semble aujourd’hui un élément incontournable, son éducation dans le domaine de la prévention des entorses du genou l’est moins. Nous entendons par « proprioception » les réponses musculaires réflexes et automatiques qu’un sportif utilise de façon inconsciente lorsqu’il est confronté à des contraintes externes de déséquilibre [3].

Les organes sensoriels nous informent sur l’environnement et permettent le contrôle de nos activités posturales.

  • La vue permet d’anticiper la réponse motrice et d’éviter l’accident.
  • Les fuseaux neuro-musculaires sont des capteurs sensibles à l’étirement des ligaments, des tendons, des muscles et nous renseignent sur le positionnement de l’articulation dans l’espace.

Les exercices proprioceptifs développent et entretiennent.

  • La force, la puissance et la vitesse de réaction musculaire.
  • La mobilisation articulaire active.
  • La vigilance musculaire.
  • La coordination motrice ou « intelligence musculaire ».
  • L’anticipation.

Le programme proprioceptif proposé à nos sportifs doit s’intéresser à l’ensemble des articulations du membre inférieur, permettre de travailler seul (auto-déséquilibre) et sur des plans instables afin que l’on reproduise un environnement musculo-articulaire cohérent avec le ski alpin. Les exercices doivent être de difficulté croissante en suivant une méthodologie adaptée. Ils évoluent de la maîtrise de l’équilibre statique vers des déséquilibres dynamiques. En situation de terrain, il semble exister fréquemment une contraction musculaire plus rapide. Ainsi, si l’athlète peut prévoir un risque (chute, agression, etc.), une réponse musculaire coordonnée et anticipée peut être produite avec une intensité substantielle. Les mécanismes de feedforward dans le système de contrôle musculaire ont un rôle primordial. Il apparaît que les mécanismes de feedback ne sont susceptibles de prévenir les lésions qu’à deux conditions : le signal doit être fourni suffisamment à l’avance et les forces nécessaires au contrôle stabilisateur du genou sont minimes. La notion de préprogramme permettant de répondre à des sollicitations de stress est, aujourd’hui, discutée. Les travaux de recherche visent à confirmer cette théorie [8-10]. La meilleure manière de réduire les blessures est de diminuer les contraintes appliquées aux structures ligamentaires (prévention passive). Cette prévention peut porter sur le matériel ou sur les comportements moteurs de l’individu. Ainsi, un contrôle plus fin du centre de gravité ou un positionnement approprié du genou permet de moins solliciter le système ligamentaire. Par ailleurs, les études validées scientifiquement [8-10] démontrent l’importance d’un tel travail proprioceptif, à condition qu’il soit planifié deux à trois sessions de 20 minutes par semaine pendant six semaines. L’étude rédigée par ETTLINGER et al. porte sur la prévention des accidents chez les skieurs. Le groupe bénéficiant d’un programme de prévention a présenté 62 % de moins d’accident grave du genou durant la saison [11].

Tablea principe exercice LCA - SanteSportMagazine 39

Conclusion

Les études nous montrent qu’il est possible de réduire les ruptures du ligament croisé antérieur [8-10] par un protocole spécifique et adapté aux sportifs. Il paraît donc essentiel que l’ensemble des intervenants auprès de sportifs s’y intéressent, notamment pour des raisons économiques. En effet, cette prévention ne sera efficace que si sportifs et préparateurs physiques, kinésithérapeutes, médecins sensibilisent le grand public à la préparation au ski. L’éducation proprioceptive et préventive semble, une nouvelle fois, un atout majeur dans le développement des compétences sportives. ■

* Cadre de Rééducation CRF Champ Notre Dame 95150 Taverny, Formateur en IFMK, D.C.P. en Préparation Physique et Sportive, Th.M., Master en Sciences de l’éducation
** Masseur – Kinésithérapeute Libéral (95), D.U. de Gérontologie : Éthique et Prévention, Master en Sciences de l’éducation

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Références

[1] Laporte J-D et al. Pourquoi vous devez connaître les nouvelles normes de réglages des fixations de ski alpin ? Sport Med (2001) ; 129 : 13-6

[2] Données Médecins de Montagne 2000

[3] Rachet O. Prévention des entorses du genou par insertion d’un programme de proprioception dans la préparation physique des athlètes. Kinésither Scient (2004) 440 : 15-8

[4] Le Guevel N. Préparation au ski : programme d’exercices de prévention des entorses du genou. Kinésither Scient (2012) 538 : 41- 2

[5] Pairot B et al. Rupture du LCA : Cas de l’athlète féminine. Journal de Traumatologie du Sport (2009) 26 : 155 – 62

[6] Burke L. Nutrition for winter sports : An interview with Sports Dietitian. International Journal of sport nutrition and exercice metabolism (2005) 15 : 567-70

[7] Picot B et al. Quel est l’impact de la chaussure de ski sur la proprioception de la cheville ? Kinésither Scient (2010) 506 : 5-9.

[8] Hewett T et al. The effect of neuromuscular traininf of oncidence of knee injury in female athletes. A prospective study. Am Sports Med (1999) 27 (6) : 699 – 706

[9] Myklebust G et al. Prevention of non contact anterior cruciate ligament injuries in female team handball players. A prospective  intervention study over three saisons. Clin J Sport Med(2003) 13 : 71-8

[10] Caraffa A et al. Prevention of anterior cruciate ligament injuries in soccer : a prospective study of propriocetive training. Knee Surg Sports Traumatol Arthrosc (1996) 4 : 19 – 21.

[11] Ettlinger F et al. A Method to help reduce the risk of serious knee sprains incurred in apline skiing. Am J Sports Med (1995) 23 (5) : 531-7

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