Faut-il courir pieds nus ?

Les chaussures de course ont été remises en question par plusieurs études. Notre corps est-il adapté aux chaussures ? L’association des podologues du sport et SantéSportMagazine se sont penchés sur le sujet.

Par l’association des podologues du sport.

 

Une étude de biomécanique publiée dans une revue médicale américaine (PM&R : American Academy of Physical Medicine and Rehabilitation) suggère que, malgré leur design recherché, les chaussures de sport actuellement conçues pour la course à pied ne seraient pas adaptées à l’anatomie humaine et augmenteraient les tensions au niveau des articulations, notamment à long terme pour les genoux et les hanches. Soixante-huit volontaires, hommes et femmes pratiquant régulièrement ce sport, ont couru sur un tapis d’entraînement, soit avec des chaussures de course, soit pieds nus. Les chercheurs ont constaté que les forces de tension exercées sur les hanches, les genoux et les chevilles sont exacerbées par les chaussures. Or l’usure des articulations est l’une des causes de l’arthrose du genou. Avec des chaussures de sport aux pieds, les forces sont particulièrement augmentées lors des flexions des genoux et des rotations internes de la hanche, respectivement de 36 % et de 54 % par rapport à une course pieds nus. Pour les genoux, cette augmentation des forces qui s’exercent sur les articulations (de 36 à 38 % avec les chaussures par rapport aux pieds nus) est encore plus marquée que pour la marche avec des talons hauts (20 à 26 % de plus), déjà mesurée par de précédentes études sur les femmes.

Les fabricants de chaussures invités à repenser leurs produits

L’étude propose donc aux fabricants de chaussures de sport de repenser leurs produits. Les chercheurs expliquent en effet que les coussins d’air qui rehaussent les talons – destinés à amortir les chocs des foulées pour protéger le dos – et les voûtes plantaires très renforcées à l’intérieur des chaussures sont à l’origine de l’augmentation des forces (un peu comme pour les chaussures de femmes à talons hauts). Ces nouveaux modèles de chaussures n’ont d’ailleurs pas permis de diminuer le nombre de blessures observées chez les coureurs réguliers, comme l’étude le souligne également.

Par ailleurs, un chercheur à l’université américaine de Harvard, a étudié la foulée de coureurs chaussés ou non, aux États-Unis et en Afrique de l’Est, notamment au Kenya, région du monde d’où sont issus de nombreux champions. « Il y a deux millions d’années, souligne ainsi le scientifique, les créatures humaines avaient déjà adopté la locomotion bipède et pratiquaient la course de fond, lors de chasses prolongées. Les chaussures de course modernes, caractérisées par une protection et un maintien importants du pied, ne remontent qu’aux années 1970 », précise t-il. « Les hommes qui courent sans chaussures depuis leur enfance, comme au Kenya, posent en premier l’avant ou le milieu du pied lorsqu’ils touchent le sol. Ils courent de la même façon lorsqu’ils utilisent des chaussures. Ceux qui portent depuis toujours des chaussures de sport modernes, matelassées et rembourrées, posent au contraire le talon en premier, ce qui répercute sur les articulations une partie importante du poids du corps. À force, cela fi nit par provoquer des lésions, car littéralement, c’est comme si on frappait le talon avec un marteau », indique ce chercheur qui insiste sur le fait que, chez les coureurs aux pieds nus, il n’y a quasiment pas de choc avec le sol à chaque foulée.

La nécessité d’une transition progressive

Le chercheur ne demande pas pour autant aux coureurs chaussés de changer leur comportement, car ils seraient certains de se blesser, leurs différents muscles du pied n’étant pas assez renforcés. Il conseille donc aux pratiquants réguliers de course à pied une transition progressive, précisant que le temps de course ou la distance parcourue pieds nus ou avec des chaussures « minimalistes » à semelles fines ne doit pas dépasser 10 % du total par semaine. Le chef du service de médecine sportive à l’université Loyola de Chicago estime que ces travaux, auxquels il n’a pas pris part, confirment ce qu’il observe tous les jours. « Lorsque nous examinons les coureurs, nous constatons que la blessure la plus répandue est celle du talon », en particulier l’aponévrosite plantaire, une inflammation douloureuse du dessous du talon. « Les chaussures modernes de course, très renforcées, vont à l’encontre de l’évolution, qui a conçu le pied humain pour la course de fond », ajoute-t-il. Mais il ne recommande pas à ceux qui ont pris l’habitude de courir chaussés de se mettre brutalement à la course pieds nus. Cet article s’appuie sur les données publiées sur www.nature.com. ■

 

Mauvaise chaussure ou mauvais conseil ?

Cette étude remet en question non pas la chaussure de sport mais son conseil ! Pour réagir à cet article, il faudrait connaître le protocole d’analyse :

• l’âge de la population ;

• le morphotype ;

• le passé sportif ;

• les chaussures utilisées pour le test ;

• la distance de sortie pour le running.

Il faudrait reprendre les coureurs avec un autre modèle et avec d’autres paires conseillées à chaque coureur. Nous avons coutume de dire qu’il n’y a pas de mauvaises chaussures mais des chaussures mal utilisées ou mal conseillées. La formation des revendeurs de chaussures est actuellement faite par les commerciaux de marque qui conseillent sur des critères différents de ceux des podologues. Une partie de nos consultations consiste à faire de la « prescription de chaussures » afin d’être le plus proche des critères ci-dessus. Beaucoup de patients consultent en effet, blessés par des chaussures. Certains courent avec des tennis, des baskets alors qu’il leur faudrait des modèles running. La plupart des marques parlent d’amorti, de pronation, de supination, alors que nous parlons de protection, de performance, de confort, de stabilité, de flexibilité. Une construction des chaussures de running depuis 1984 (système articulé au niveau du médio-pied) pose problème car elle n’est pas toujours supportée. La rigidité de la chaussure demande beaucoup d’énergie ou beaucoup de vitesse.

Les runners ne font pas toujours le lien entre une pathologie et une blessure. La plupart des marques fabriquent des chaussures identiques homme/femme et les pointures vont de 35 à 51 et demi. Imaginons un instant un pneu qui irait sur des véhicules de 500 kg à 2,5 tonnes, cela poserait évidement un problème entre la charge appliquée et la masse.

Le pied dans son ensemble (articulations, ligaments, os, tendons, muscles) constitue un amortisseur qui a des limites. Celle des contraintes qu’il subit. Or tout le monde n’a pas la même capacité à recevoir des charges de travail d’activités sportives.

Par Éric BENGUERBI, président de l’association des podologues du sport.

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