À la verticale de soi – Stéphanie Bodet

Stéphanie Bodet est une grimpeuse atypique. Son amour pour la liberté et les grands espaces la place sur le chemin de l’aventure plus que de la compétition. Dans sa biographie, À la Verticale de soi, elle se livre et se dévoile au lecteur. SantéSportMagazine a rencontré une athlète insolite après avoir dévoré son livre. Portrait.

Par Gaëtan Lefèvre

 

Étrange métier que celui de grimpeur et d’aventurier. Étrange vie que celle de choisir l’inconfort et de se mettre volontairement en zone de danger. Je le découvre à travers des ouvrages tels que Solo intégral d’Alex Honnold ou la biographie de Stéphanie Bodet, À la Verticale de soi, que nous lisons comme s’il s’agissait de fictions… loin de notre quotidien. Et je ne suis pas le seul. Sadiya, une jeune Marocaine, ne comprend pas ce que Stéphanie Bodet fait dans la vie. Et la réponse est dure à expliquer à une petite fille qui cherche en premier à assouvir ses besoins primaires / physiologiques (se loger, respirer, boire et manger selon la pyramide de Maslow). « Comment t’expliquer, mon amie, que lorsque la vie devient trop douce chez nous, il faut s’en extraire et éprouver ces sensations qui te sont familières, le froid et la fatigue ? Comment t’expliquer à toi qui t’endors épuisée sur ton tapis de laine que chez nous, les gens ne parviennent plus à dormir en paix dans leur lit moelleux à cause de leurs soucis ? Comment t’expliquer, à toi qui bats ton linge l’hiver dans l’eau glaciale de la rivière, que pour nous, les cures d’inconfort sont une question de survie ? Comment te dire, Sadiya, qu’en dépit de leurs belles dents et de leurs machines à laver, les gens d’ici continuent de rechercher une vie meilleure ? Comment te faire comprendre que tout ce qui te manque ne fait pas la vie gaie ? » Comment alors expliquer ou comprendre les choix de vie de Stéphanie Bodet… les voyages, l’aventure et l’escalade en paroi.

La force de gravir des montagnes

Née en mars 1976 à Limoges, Stéphanie Bodet est une petite fille fragile, sensible et asthmatique. Son héritage génétique ne la prédestine pas à une carrière de sportive professionnelle. À l’école, la course à pied est une épreuve bien plus difficile à relever que pour les autres élèves. Ses problèmes respiratoires la gênent. Elle est confrontée aux difficultés et doit fournir de grands efforts pour suivre ses camarades. Dans le cocon familial, l’activité physique est moins intense, plutôt tournée vers la randonnée. Stéphanie découvre l’escalade grâce à son père qui l’intronise dans la famille après avoir vu le film La vie au bout des doigts de Jean-Paul Janssen. À 11 ans, elle s’initie à ce sport sur la « petite falaise de Réotier ». Il faut dire qu’elle vit dans un lieu propice, à Gap, dans la région Provence-Alpes-Côte d’Azur, un beau terrain de jeu pour les fans de sports outdoor. Elle a même la chance de croiser le grimpeur français Patrick Edlinger dans la rue, héros du documentaire qui a marqué son père. Rapidement, ce sport devient son premier centre d’intérêt. Son père lui installera même un mur de trois mètres sur trois dans leur garage, lorsqu’ils s’installent à Grenoble. L’escalade permettra à Stéphanie d’apprendre à se calmer et à gérer sa respiration. Le rythme des efforts fractionnés lui offre la possibilité de « faire des pauses et de reprendre son souffle ». Ce sport lui convient parfaitement. À 17 ans, elle intègre le Pôle France au CREPS d’Aix-en-Provence. Stéphanie déjà attirée par la liberté, « assoiffée d’indépendance », saute sur l’occasion de quitter la protection familiale. Elle prend en main son destin… Rapidement, elle remporte des trophées : première à la Coupe du monde bloc en 1999, première à l’épreuve de difficulté de Chamonix en 2000 et première aux « X Games » (blocs) à San Francisco, en 1999. Mais la compétition n’est pas sa came. Après y avoir mis un terme très jeune, à peine plus de 20 ans, elle part à la conquête du monde pour gravir des parois vertigineuses, des États-Unis au Pakistan, de la Patagonie à la Malaisie. Stéphanie Bodet a su transformer sa fragilité en force, son manque de souffle en énergie et son désir de liberté en guide.

stephanie-bodet-santesportmagazine-credit-coll-arnaud-petit

Son propre chemin

Stéphanie Bodet pourrait apparaître comme un ovni dans l’univers de la grimpe. Passionnée de littérature, elle se tient loin de tous les livres techniques sur l’escalade… à l’inverse de son mari Arnaud Petit, grimpeur français. Malgré sa réussite et ses victoires, elle arrête très jeune la compétition sportive. Alors que ses performances et les voies qu’elle a gravies nous montrent une compétitrice dans l’âme, il n’en est rien. C’est la poésie de l’escalade qui la passionne. Elle recherche la liberté, le voyage et une relation forte avec la nature. Issue d’une famille littéraire, elle partage avec eux le « goût pour la poésie et les marches enflammées sans savoir où aller, les mêmes désirs d’écriture ». Concernant l’escalade, elle dit « ne pas posséder de méthode » de progression ou d’entraînement. Elle suit son mari qui s’entraîne seul et de manière expérimentale. « Mes entraînements étaient différents des codes d’aujourd’hui. Généralement, on réalisait trois semaines d’entraînement puis une semaine de repos. On travaillait le volume puis la résistance puis le bloc, dépendant évidemment de la pratique. » Cependant, depuis qu’elle a quitté la compétition, Stéphanie est à la recherche « d’expérimentation et de sensations » plus que de performance et de records. Ses entraînements se réalisent en même temps qu’elle découvre les voies. Ses techniques s’adaptent alors aux pierres et aux parois. Malgré son discours, elle cherche à progresser et à s’améliorer. Elle va jusqu’à travailler « la sophrologie et la visualisation positive ». Cette pratique lui permet d’améliorer sa mémoire, nécessaire à tout bon grimpeur, mais aussi l’approche psychologique, le travail en amont : « Je m’imagine grimper de manière fluide et positive ». Elle se sert de son stress, souvent néfaste dans le sport s’il n’est pas géré, pour retrouver ce qu’elle appelle « le sourire intérieur » et savourer le moment. Consciemment ou inconsciemment, elle travaille sa psychologie, son mental et apprend à gérer ses émotions pour les transformer en forces. Des compétences qui distinguent souvent le simple athlète et le champion.

Souffrance et plaisir

Pour l’accomplissement et la réussite, le plaisir est un élément important. Surtout pour contrebalancer la souffrance qu’exige le sport de haut niveau. Et l’escalade possède également sa part de tourment. Stéphanie Bodet nous raconte les douleurs qu’elle a aujourd’hui, à 40 ans. Ses problèmes aux cervicales du fait d’avoir constamment la tête en arrière. Ses douleurs aux doigts et aux genoux à force de tirer sur les ligaments. La rupture des poulies (anneaux fibreux renforçant la gaine des tendons fléchisseurs de la main), la blessure des grimpeurs. Les épaules laxes. Etc. Elle nous relate également les expéditions avec des sacs énormes et très lourds pour son petit gabarit, les ouvertures des voies. Elle nous conte les blessures de son amie Charlotte Durif. Mais elle relativise car « elle a vécu des événements magiques » et n’a pas de regret. Il est d’ailleurs possible de « pratiquer de manière non traumatisante… c’est la recherche d’exploit et de performance qui conduit à la blessure ». La liberté recherchée par Stéphanie Bodet à travers l’escalade est un autre point intéressant à noter. Car on ne sait jamais où est la liberté et si l’on est réellement libre dans ses choix. Est-ce une course sans fin ? Est-ce un mirage dans le désert ? Dans l’histoire de Stéphanie, si la liberté et l’expédition ont eu une place importante, le voyage et les contraintes de ce sport pratiqué à haut niveau ont également été un poids. « Malgré la douce dilatation du temps dont je jouis durant ces heures suspendues, malgré notre exquise intimité dans cette paroi que nous aimons tous les deux, malgré notre amour et le sentiment de rare privilège qui nous habite, la pression s’est installée. » Burn-out ou dépression ? Stéphanie doit faire face à la fatigue du corps mais aussi de l’esprit. Le rythme intense des entraînements et sa peur de l’échec remettent en cause son plaisir de l’escalade. Heureusement, vous l’aurez compris, la grimpeuse est une douce force de la nature. Elle est capable de prendre du recul et de se ressourcer pour aller de l’avant. Une force qui n’est pas anodine, à la fois cause et conséquence, de son parcours de vie.

stephanie-bodet-arnaud-santesportmagazine-credit-coll-arnaud-petit

De la pensée au papier

Suite à cette mésaventure, Stéphanie Bodet suivra une formation de yoga. Elle connaît déjà la discipline pour l’avoir pratiquée de manière irrégulière. Sa mère a été professeur de yoga. Cette discipline a également aidé cette dernière à la mort de sa fille, la sœur de Stéphanie, disparue très jeune. Ce sport représente une nouvelle aventure pour la grimpeuse. Elle découvre une nouvelle approche du travail du corps, comme l’acceptation de la fatigue et des moments où l’athlète est moins en forme. Des périodes inévitables dans une carrière. C’est à travers cette formation que Stéphanie entamera son ouvrage À la Verticale de soi. Son professeur demande à ses élèves d’écrire un mémoire racontant leur parcours. Stéphanie pose alors les premiers mots du livre.

Demain n’existe pas

La biographie de Stéphanie Bodet commence par un chapitre intitulé Demain n’existe pas qui conte la manière dont elle a frôlé la mort, sa chute dans la paroi du Tagougimt, dans le Haut Atlas marocain. « Après deux heures de marche raide, nous avions atteint le plateau et quitté le sentier pour emprunter la crête dentelée du sommet. L’arête était interminable avec ses multiples créneaux à franchir. Je me sentais faible et fatiguée. Le lourd sac à dos sciait mes épaules et mes compagnons étaient hors de vue. Le vent s’était levé et les huit cents mètres de vide à ma gauche m’intimidaient. Je craignais de perdre l’équilibre. Les sourcils serrés, j’assurais avec précision mes prises de mains et me concentrais sur chacun de mes pas. Enfin, les sections les plus exposées étant derrière moi, je me relâchais… On m’a dit que j’avais poussé un cri de chevrette. » L’interrogation sur le sens de la vie est fortement présente dans l’ouvrage. Le danger aide à savourer la vie et l’aventure, le retour au calme. Pas de joie sans un minimum d’efforts dans la philosophie de Stéphanie. L’escalade est une manière de prendre conscience de son corps et le risque une façon de se frotter au réel. On comprend alors pourquoi Stéphanie Bodet a quitté très jeune les salles et les blocs pour l’escalade en grande voie, le voyage et l’aventure. Et malgré elle, pour le plaisir des lecteurs de récits d’aventure à qui SantéSportMagazine conseille cet ouvrage. ■

Les citations de cet article sont soit issues du livre, soit tirées d’une interview avec la grimpeuse.

Comments are closed.