Quand la clef se cache dans les os !

Nombreux sont les traumatismes en pratique sportive ou dans la vie de tous les jours qui, à notre insu, laissent des empreintes dans nos organismes. Certaines sont faciles à appréhender. D’autres, plus subtiles, déjouent régulièrement les tentatives de diagnostic et de traitement.
Par Olivier Bouillon, ostéopathe

Alexandre, 16 ans, excellent joueur de tennis (-15), me consulte pour une douleur du genou gauche qui persiste depuis six mois. Celle-ci résiste à tous les traitements. La gêne, apparue au terme d’un match, est accompagnée de sensations de dérobement, de craquements et d’une perte de puissance. L’IRM met en évidence la présence d’un petit œdème osseux sous-chondral sous le plateau tibial interne (médial). Tous les autres examens sont négatifs. Aucun des traitements envisagés n’a, à ce jour, donné de résultats durables, que ce soient les anti-inflammatoires, la kinésithérapie, les infiltrations, etc. Le bilan ostéopathique montre une articulation en dysfonction. Les mouvements physiologiques automatiques du genou sont modifiés. Le compartiment interne est douloureux à la palpation. Cette lésion1 du genou n’est pas adaptative à une autre dysfonction. Les bilans le montrent. Nous sommes face à un schéma local. Correction faite, une amélioration partielle est ressentie, mais rapidement le tableau clinique revient avec ses symptômes : douleurs, instabilité, craquements, etc.
Aurélia, 45 ans, informaticienne, adepte de la course à pied, souffre d’une sciatalgie gauche depuis deux ans. L’interrogatoire fit ressortir une chute sur le côté gauche lors d’une sortie d’entraînement, environ huit semaines avant l’apparition des premières douleurs. La patiente fut cependant surprise par le temps nécessaire à la disparition des contusions et de l’œdème. Là encore, échec total des traitements envisagés. Les bilans sont peu évocateurs : pas de hernie discale ou d’arthrose lombo-sacrée responsable d’une irritation radiculaire. L’articulation sacro-iliaque gauche est radiologiquement normale. Aucune lésion traumatique n’est retrouvée et les bilans sanguins réalisés, à la recherche de facteurs rhumatoïdes, sont négatifs. La charnière lombo-sacrée est globalement raide, l’articulation sacro-iliaque gauche est peu mobile comparativement à la droite et le muscle piriforme gauche (pyramidal) est spasmé. La face externe du grand trochanter est restée douloureuse au toucher. Le matin, la raideur domine. Même si elle diminue après quelques mouvements, elle réapparaît lors d’efforts ou après une période d’immobilité. Les bilans ostéopathiques permettent d’isoler le schéma car aucune connexion viscérale ou distante n’est retrouvée2. Les étirements pratiqués sur le piriforme et les corrections articulaires ne donnent que des améliorations partielles et temporaires.
Solène, 8 ans et demi, est une bonne élève, une petite fille gaie qui ne pose aucun problème. L’été dernier, nageant dans les vagues, elle est heurtée par une planche au niveau de l’arcade sourcilière gauche. Une belle bosse apparut puis tout rentra dans l’ordre. Cependant, dans les semaines suivantes, des changements se produisirent¬ : tout d’abord une irritabilité, suivie d’une sorte de désintérêt général et de tristesse. Les parents ne reconnaissent plus Solène. La rentrée scolaire est catastrophique et l’alarme est donnée ! Là encore, rien n’est diagnostiqué. Le premier temps de la prise en charge est strictement médical (j’insiste sur ce point) et géré par les spécialistes autorisés. Elle n’apporte aucune explication. Le choc avec la planche est évoqué, mais il ne fait rien apparaître de probant. Régulièrement, nous nous retrouvons face à ce genre de cas qui, a priori, vont être difficiles à résoudre. Un traitement qui ne donne pas les résultats attendus, des corrections qui ne tiennent pas du caractère isolé de la dysfonction doivent nous amener à persister dans la recherche d’une origine locale.
L’étonnant pouvoir des os
Qu’il s’agisse de lombalgies, de sciatalgies, de douleurs d’une épaule, du coude, du genou ou d’une cheville, voire de céphalées, de certains troubles du comportement post-traumatiques… ou de séquelles fonctionnelles inexpliquées dans un contexte traumatique, un dénominateur commun existe. Les os qui composent notre squelette ont des qualités mécaniques étonnantes alliant solidité, résistance à la fatigue3, et flexibilité. Lorsqu’ils sont sollicités physiologiquement, c’est-à-dire respectant ce pour quoi ils sont faits, le niveau de résistance des os est comparable à un bon acier. Nous ne le sentons pas, mais leur flexibilité est en permanence exploitée. Une partie des efforts et des contraintes que nous produisons est amortie par les os. L’amplitude de ces adaptations osseuses est faible mais suffisante pour protéger les articulations, les tendons et les ligaments de tout excès de contraintes, permettant au système musculo-squelettique de rester dans son domaine de tolérance mécanique. Ce travail osseux favorise par ailleurs la fixation des sels minéraux dont les os ont besoin pour assurer leur solidité. Les muscles jouent également un rôle essentiel, véritables haubans actifs. D’où l’intérêt d’un bon gainage musculaire.
La forme et l’anatomie interne des os sont le reflet de ce fonctionnement. Globalement, les os ont une forme spiralée (illustration 1) et les fibres qui les composent s’organisent selon les lignes de force qui les parcourent, dessinant des arcs-boutants et des clés de voûte (illustration 2) comparables à ceux que nous voyons dans les plus belles cathédrales. Le mouvement respiratoire tissulaire (MRT), cette activité autonome des tissus qui changent en permanence d’état de tension4, assure un entretien mécanique général de ces structures. Schématiquement, les spirales osseuses s’enroulent et se déroulent alternativement.

1 - Les os ont une forme spiralée.

1 – Les os ont une forme spiralée.

2 - Les fibres qui composent les os s'organisent selon les lignes de force, dessinant des arcs-boutants.

2 – Les fibres qui composent les os s’organisent selon les lignes de force, dessinant des arcs-boutants.

Trois cas de figure
SITUATION 1
Dans un contexte normal de fonctionnement, lorsqu’un ou des os sont sollicités, par exemple le tibia et le péroné lors de la course à pied, ils enroulent leurs spirales lors de la mise en charge. C’est la phase d’appui de la course jusqu’à l’impulsion. S’ensuit la phase de suspension, les os se déchargent de leur contrainte mécanique et déroulent leurs spirales par élasticité, se préparant à l’appui suivant. Il s’agit, ici, uniquement du travail des os. Les ligaments, la membrane interosseuse péronéotibiale et les muscles jouent un rôle également essentiel. Les quantités de torsion au niveau de l’os sont très faibles.
SITUATION 2
Lors de la réception d’un saut mal assuré ou lors d’un mauvais appui, le même phénomène se produit, pouvant parfois dépasser le seuil de tolérance mécanique des os malgré la mise en jeu de réflexes des systèmes de défense : contractions des muscles striés et lisses. La contrainte provoque alors la fracture partielle ou complète de l’os.
SITUATION 3
Il existe un état intermédiaire entre les deux cas précédents. L’os absorbe la contrainte en se déformant, dépassant ainsi son seuil de résilience qui lui permet normalement de reprendre sa forme initiale. Toutefois, il n’atteint pas le seuil de fracture. L’os reste alors déformé dans un état de précontrainte emprisonnant l’énergie mécanique du mouvement qui a créé la situation. Et les ennuis commencent! Ce blocage intra-osseux dégrade les qualités mécaniques de l’os concerné et affecte alors le fonctionnement des articulations sus et sous-jacentes, ainsi que celui des chaînes musculo-aponévrotiques. L’intensité de ces lésions intra-osseuses (invisibles en imagerie médicale) est variable selon celle du facteur responsable. La répétition de microtraumatismes, par exemple en course à pied sur un terrain dur, peut entraîner, par fatigue mécanique, des situations identiques, allant même jusqu’à la fameuse «¬fracture de fatigue¬». Un choc direct sur un os comme un coup de pied dans le tibia peut également aboutir à une lésion intra-osseuse. Mais la modification est beaucoup plus localisée correspondant à la zone d’impact. De fait, de nombreuses lésions intra-osseuses plus ou moins gênantes et tolérées sont présentes dans nos squelettes. On en trouve potentiellement partout (pensez aux crânes des enfants et à leurs nombreuses bosses).
Lésion intra¬osseuse, le dénominateur commun
Alexandre avait une magnifique lésion intraosseuse du tibia gauche au niveau du plateau tibial interne, apparue lors d’un changement brutal d’appui en fin de match. Les haubans musculaires fatigués n’ont pas correctement contrôlé le mouvement. Aurélia, en chutant sur le côté, avait installé un système similaire à la jonction col fémoral / grand trochanter. Son bassin, l’os iliaque, était également concerné. Une chute plus violente aurait pu aboutir à une fracture du col du fémur ! Quant à Solène, la planche heurtant son arcade sourcilière gauche provoqua un stress osseux des structures en regard (lame horizontale du frontal, petite aile du sphénoïde contraignant l’orifice osseux où chemine une artère alimentant le cerveau et qui en réponse avait adopté un état de vasoconstriction permanent diminuant son débit).
Il est à noter que l’effet de surprise constitue un élément important dans l’installation de ces lésions. L’anticipation d’un événement permet la plupart du temps à nos organismes de se préparer et de bien gérer les situations, mais pas toujours ! Les lésions intra-osseuses entraînent des perturbations locales qui permettent de les repérer, facilement dans le cas d’un os superficiel comme le tibia. Les tissus peuvent être épaissis, traduisant des perturbations circulatoires locales. L’os semble plus dur et sa résonance à la percussion est plus aiguë, plus sèche. La palpation est également souvent douloureuse. Le test de flexibilité osseuse confirmera la présence de la lésion, ainsi qu’une attraction tissulaire focalisée sur cette dernière. Les blocages créent une attraction des tissus voisins dans leur direction.
Le temps de la correction
Grâce à la sensibilité d’écoute tissulaire développée par les ostéopathes, il est donc possible de repérer ces lésions, de les analyser, de préciser leurs caractéristiques et finalement de les corriger. En aucun cas, il ne s’agira d’emblée de détordre l’os concerné. Étant en état de précontrainte fixé par les réactions de défense, déclenchées par le traumatisme, ce dernier se défendrait renforçant le processus. La solution se trouve dans la déformation elle-même. Le praticien accompagne et installe l’os dans sa lésion jusqu’à trouver un point d’équilibre relatif. Ce dernier peut être différent de l’état de repos normal de l’os. Il se signe par un relâchement des structures internes et périphériques.
Les mecanorécepteurs informent les systèmes de défense qui libèrent leur action. L’os retourne à son état initial plus ou moins rapidement, selon l’ancienneté de la lésion. Le traitement est ensuite complété par un bilan loco-régional des systèmes initialement perturbés et de leurs corrections si nécessaires.
Aujourd’hui, Solène, Alexandre et Aurélia vont très bien. Même si le cas d’Aurélia est un peu plus compliqué à corriger du fait du caractère profond des structures. Pas un jour ne se passe sans que je sois amené à corriger une ou plusieurs lésions intra-osseuses. Il s’agit donc pour nous autres, ostéopathes, d’y penser, car ce domaine thérapeutique vaste et pertinent correspond à la réalité de nombreux patients.

Notes

1 – Rappelons que «¬lésion ostéopathique¬» signifie «¬perturbation mécanique ».
2 – Les schémas lésionnels adaptatifs lombo-sacrés sont très fréquents, surtout d’origine viscérale abdomino-pelvienne.
3 – La fatigue mécanique d’un matériau caractérise les dégradations constatées face à la répétition d’une contrainte.
4 – Huit à dix fois par minute, notre corps se ramasse sur lui-même puis se relâche de façon ininterrompue, indépendamment des rythmes cardiaques, respiratoires ou de nos mouvements. La totalité du corps est impliquée.

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