L’accompagnement psychologique au sein de la fédération française de triathlon

Jérôme Drouard est en en charge de l’accompagnement psychocomportemental à la Fédération Française de Triathlon. Plus simplement, il est ce que l’on appelle couramment : « réparateur mental ». Il nous présente son métier.

Propos recueillis par SantéSportMagazine

 

Jérôme Drouard a intégré la fédération après avoir réussi le concours du professorat de sport, comme plusieurs de ses collègues. Après ce cursus sport, il s’est rapidement tourné vers le secteur de la psychologie. Il a suivi un parcours universitaire et privé mêlant différentes connaissances et approches, comme la psychologie cognitive et sociale, l’approche neurocognitive et corporelle et la préparation mentale.

Depuis quand la F.F.Tri. est-elle dotée d’un préparateur mental ?

Précisons que je ne me qualifie pas seulement de « préparateur mental » car je fais aussi d’autres choses. Mon action, au sein de la fédération, va dans le sens d’un accompagnement psychologique qui englobe, notamment, le travail d’une préparation mentale. Il y a douze ans, j’ai intégré la fédération. Lors de mon arrivée, j’ai présenté à la directrice technique nationale un projet sur la préparation mentale. L’année suivante, j’ai eu en charge cette responsabilité sur l’axe de la performance. Le directeur technique national a, depuis, élargi mon champ de responsabilités. Comme j’aime le souligner, je considère mon action comme un travail d’équipe qui comprend l’athlète, les collègues, l’équipe médicale, les entraîneurs personnels… Bref, un ensemble d’acteurs. Œuvrer pour accompagner un être humain, qu’il soit sportif ou non, est un travail complexe – qui plus est quand la notion de performance guide l’action. Le travail d’équipe est donc une nécessité pour être plus efficace.

Beaucoup pensent qu’un(e) sportif(ve) qui bénéficie d’une préparation mentale ou d’un accompagnement psychologique est un(e) sportif(ve) qui a des problèmes « psychologiques ». Que réponds-tu à cela ?

Déjà faut-il s’entendre sur les termes car cette question m’amène à deux autres. Qu’est-ce la préparation mentale ? Existe-t-il une différence entre mental et psychologique ? Je répondrais très simplement. Qui n’a jamais eu un souci pour gérer une émotion comme la colère, par exemple ? Qui n’a jamais eu de difficulté pour affronter une peur comme celle de se prendre des coups dans l’eau, de prendre un départ triathlon, de chuter à vélo, ou tout simplement une peur issue d’un autre contexte ? Selon moi, personne ! La peur est une réaction normale. Partant de ce constat, nous avons toutes et tous des « problèmes psychologiques » à résoudre, car la colère comme la peur peuvent être deux facteurs pris en compte dans un accompagnement psychologique. Ne confondons pas, non plus, le mot « psychologie » avec « souffrance » et « problème ». Considérer cela ainsi encore aujourd’hui revient, à mon sens, à vouloir choisir de vivre comme nous vivions certainement à l’époque de la préhistoire, de façon seulement pulsionnelle, comme si nous étions dépourvus de raison.

Comment s’articule et s’organise ton travail ? Quel est ton rôle ?

Je pourrais résumer mes actions en disant que je participe au soutien psychologique, à la préparation psychologique et à la formation. J’utilise le mot « participe » car, comme je le disais en préambule, c’est un travail d’équipe (entraîneurs, collègues, famille, dirigeants) en lien avec un projet fédéral. C’est un ensemble ! Je me positionne comme une personne qui apporte une expertise dans un domaine : j’apporte des outils ; je tente de solutionner des problèmes ; j’identifie des problématiques. Un domaine vaste ! Parfois, ma place est auprès d’un(e) athlète. Parfois, je peux me trouver à l’interface d’une problématique ou d’une réflexion pour tenter d’éclairer la situation. Je peux travailler uniquement avec l’entraîneur ou une famille. Il s’agit d’un ensemble à appréhender finement pour mieux comprendre la mécanique et l’écosystème de l’individu. Les demandes peuvent être régulières ou ponctuelles, elles sont identifiées ou émanent d’une personne extérieure ou de l’intéressé(e). Cela demande de la disponibilité, de l’écoute et de l’observation active. Un suivi sur l’année est donc nécessaire en précisant que tout le monde n’a pas les mêmes besoins.

Que faire quand un(e) concurrent(e) est souvent pris(e) d’angoisse en natation ?

De quoi parle-t-on ? D’ « angoisse » ? D’« anxiété » ? Je précise, car on utilise souvent ces deux termes et le monde scientifique ne s’accorde pas complètement sur leurs définitions. Si on parle d’ « angoisse », alors nous citons plutôt « une personne qui est en train de vivre la situation de façon intense », alors qu’une « anxiété » signifie que cette même personne « serait juste en train de l’imaginer, de l’anticiper ». Une angoisse, qu’elle soit chronique ou non, passe, selon moi, par la compréhension de celle-ci : Comment se déclenche-t-elle ? Comment la vit-il ? Qu’arrive-t-elle à mettre en place ?… Pour le traitement, j’ai plutôt tendance à utiliser des techniques corporelles et comportementales comme la relaxation, la sophrologie, ou encore la respiration associée à la visualisation… Il faut très souvent apaiser tout comme rassurer. Une action facile et très simple est de demander à la personne de respirer et de se concentrer seulement sur sa respiration. Cela aura pour effet de la calmer, de réduire son hyperventilation de manière à ce que sa concentration soit orientée vers autre chose. Cette concentration sur la respiration peut donc être « câblée » avec une attention portée vers un geste moteur. L’intention est bien de « défocaliser » la personne de sa crise. Mieux vaut tenter de prévenir. Pour cela, si aucune cause médicale n’est identifiée, il s’agira plus d’une mécanique psychologique. Il ne faut surtout pas hésiter à ancrer des techniques corporelles. Ainsi, en cas d’apparition d’une nouvelle crise, la personne pourra s’appuyer sur des actions concrètes à mettre en place.

Que doit-on faire avec un(e) athlète pour occulter un problème personnel ?

Ne pas l’occulter mais le prendre en compte et s’en occuper. Une fois de plus, il est possible d’orienter son attention ailleurs. Il s’agira de déplacer, aussi bien sur le plan structurel et fonctionnel que d’un point de vue cérébral, le souci d’une zone du cerveau vers une autre. En d’autres termes, basculer le souci vers une autre partie du cerveau plus apte à relativiser, accepter, nuancer celui-ci. Grâce à cette action, on gère en grande partie le problème même si celui-ci n’est pas forcément traité. Si tel est le cas, il faudra à terme revenir sur le problème. Matthieu Ricard, biologiste et moine bouddhiste, dit que « les pensées qui perturbent notre esprit n’ont que le pouvoir qu’on leur donne ». Porter son attention ailleurs, on peut le faire :

➜ à travers une discussion en pleine conscience, c’est-à-dire ne pas faire semblant de parler et de penser à son souci ;

➜ à travers une activité corporelle : étirement, pratique sportive… ;

➜ en se concentrant sur une tâche quelconque ;

➜ en méditant…

Bref, Il existe beaucoup de possibilités, qui nécessitent du travail et de l’entraînement car ce n’est pas non plus de la magie.

Que faire quand un.e concurrent.e a peur de se mettre dans le rouge et de souffrir ?

Identifier sa souffrance ! Je peux être en souffrance pour faire mes devoirs scolaires ou pour finir mon 5 km. Je peux donc être en souffrance physique, ou psychologique, ou les deux, et cela ne s’exprimera pas forcément de la même manière. La compréhension entre souffrance psychique et douleur physique n’est pas aisée. Des études ont été effectuées sur la perception de la douleur par autrui. L’écart peut être important entre la perception qu’une personne se fait de la douleur et la douleur réelle de la personne concernée. Donc, tout d’abord, il me paraît essentiel de prendre un peu de temps pour identifier cela au mieux. Les phrases du type : « Arrête de te plaindre », « Ton problème est mental », « Sois un guerrier », ne fonctionnent pas ou très mal. Partant de ce constat, mieux vaut apprendre à la personne à appréhender la souffrance lors des entraînements pour mieux la vivre et l’accepter par la suite en compétition. Il suffit de mettre un focus sur des capacités à développer lors des séances, bien cibler les objectifs de réalisation et prendre du temps dans l’échange pour démontrer au sportif qu’il sait faire. Cela aura aussi pour effet d’emmagasiner de la confiance et de faire « tomber » des limites que l’on peut se mettre telles que « Je ne suis pas capable de… », « Je n’arrive pas quand… », « Il/Elle est meilleur(e) que moi », etc. La recherche du plaisir est également très importante car elle facilite l’acceptation de la souffrance. Prendre du plaisir dans ce que l’on fait et ce que l’on recherche, tout comme donner du sens à sa pratique sportive, aide à surmonter une souffrance, une difficulté. Comprendre ce que j’aime et comment j’aime le faire nous apporte de la consistance et facilite le passage éventuel d’un obstacle. Enfin, durant l’effort, le plus simple est de se concentrer sur la tâche plutôt que sur le résultat et sur la douleur. N’oublions pas non plus que cela se prépare en amont – durant les entraînements par exemple. Retenons également qu’une séance ne suffit pas à modifier le seuil de la souffrance. Il faut un peu de temps afin que le corps et le cerveau engramment tout cela.

Comment gérer une période d’inactivité consécutive à une blessure ?

Il est très difficile de donner une réponse toute faite. Il faut déjà comprendre que, lorsqu’un sportif doit s’arrêter pour une blessure, rapidement sont associés le temps restant vers l’objectif, le niveau physique du moment et le ou les objectif(s). Dans mon travail, je vois aussi rapidement où en est la personne dans la compréhension et la connaissance qu’elle a d’elle-même. Je dis souvent que « mieux on se connaît, moins on est vulnérable ». Cela laisse penser qu’il sera plus facile d’avoir une réponse adéquate pour agir et réagir efficacement dans tel contexte, pour tel problème. « Mieux se comprendre et se connaître » peut grandement favoriser l’acceptation d’une difficulté comme une blessure. « Sortir d’une vision pessimiste et d’un état d’esprit gouverné par l’émotionnel, par une vision positive gouvernée par un état d’esprit adaptable et nuancé » peut se mettre en place facilement si l’apprentissage a été réalisé en amont. Je ne répéterais jamais assez l’importance de « mieux se connaître » d’autant plus quand on est un sportif compétitif. Le premier conseil, certes à long terme, serait de « prescrire de la prévention » dans sa vie de tous les jours.

➜ Savoir gérer une allure et l’associer à une vitesse.

➜ Savoir identifier une émotion et connaître sa technique pour la réguler.

➜ Connaître ses pensées toxiques et savoir comment y faire face…

Maintenant, on sait que la blessure est très souvent inhérente aux sportifs. Alors, dans ce cas, un des avantages à pratiquer le triathlon est de pouvoir compenser par une des trois disciplines de ce sport.

Il faut prendre le temps de revoir les objectifs avec son entraîneur. Si cette révision n’est pas complètement possible, il faut alors ajuster sa programmation avec les bonnes intentions. Une erreur d’intention est de vouloir rattraper le temps ; sauf que celui-ci est continu et ne se rattrape pas. La compétition est en partie un reflet de nous-même. L’anxiété associée à une forme d’excitation, une peur, la volonté de ne pas décevoir et de faire plaisir, les émotions présentes, la manifestation de son stress, les mécanismes de compensation… sont autant d’exemples pour simplement expliquer que la « douleur » vécue, puis l’acceptation et la gestion de celle-ci, suite à une période d’inactivité, sont aussi le reflet de soi – d’où le simple conseil d’apprendre à mieux se connaître.

Comment faire pour digérer au mieux une contreperformance ?

Cela revient à se dire : comment faire pour accepter la réalité ? La compétition renvoie en miroir ce que l’on a été capable ou non de mettre en place, son niveau physique, ses forces, ses manques, sa capacité d’adaptation, les objectifs fixés… C’est donc un SOS émotionnel énorme, comme en témoignent les réseaux sociaux, les forums et les commentaires d’après-course. À chaud, l’émotion est tellement forte que tout le monde a tendance à y aller de son commentaire et de sa solution, avec des interprétations multiples basées souvent sur son propre ressenti et ses croyances. Donc, le premier conseil serait de dire : « Évitons déjà de tirer à chaud des conclusions ou des vérités toutes faites et apprenons à gérer nos émotions. » Il faut donc gérer ses émotions pour gérer une contre-performance. À long terme, il est plus efficace de se brancher sur sa météo interne que sur une cause externe. Une fois l’émotion gérée, un ou deux jours après la contreperformance, le temps est alors propice pour analyser celle-ci en se basant sur des faits. Dans le domaine cognitivo-comportementaliste, on travaille avec un triangle dans lequel « la pensée », « l’action », et « les émotions » sont en interaction : « Je pense, je fais, je ressens. » Ainsi, pour un sportif ou une sportive et son entraîneur, rationaliser revient à questionner sur ce que j’ai fait, ce que j’ai ressenti, ce que j’ai pensé et ce dans chacune des situations importantes identifiées. Gérer ses émotions puis analyser sereinement la contre-performance permettront au sportif de ne plus rester dans un contenant (zone du cerveau) émotionnel, mais au contraire d’être dans un contenant adaptable pour accepter, relativiser, nuancer et faire des choix.

Que doit faire un proche pour éviter de communiquer son stress à l’athlète ?

Apprendre à gérer le sien me paraîtrait très bien. Il m’est très souvent demandé de gérer un stress dans l’idée d’avoir une solution, un outil clé en main. C’est parfois possible, si le stress est léger, qu’il porte sur un élément facilement identifiable et que la personne est réceptive à la solution proposée. Pour comprendre simplement le stress, on peut retenir la définition suivante : « Stress = Stresseur X Stressabilité. » Un « stresseur » est un agent extérieur comme une situation, une personne, une discussion… alors que la « stressabilité » est plus liée à la manière dont on perçoit ce que l’on vit, notre vulnérabilité quant à la situation en quelque sorte. Ainsi, mon voisin peut être stressé pour une situation alors que moi aucunement. Le stress que l’on ressent est donc le résultat de notre stressabilité et se trouve en lien avec l’importance de l’agent extérieur (stresseur). Par exemple, prenons la compétition sportive et l’obligation de résultat induite, implicite ou souhaitée que l’on se fixe. L’agent extérieur est donc le résultat (l’obligation de résultat) que l’on se fixe sur la compétition et la stressabilité serait notre manière de l’appréhender. Quand on sait cela, on comprend très vite que l’on a peu de contrôle sur l’agent extérieur car un tas de paramètres n’est pas directement contrôlable. Par contre, nous avons la main sur notre stressabilité, sur notre perception. Il est donc alors efficace de jouer avec cela pour éteindre le feu du stress. Voici quelques conseils simples :

➜ la capacité à reconnaître ses émotions et celles des autres ;

➜ la capacité à nommer ses émotions et celles des autres ;

➜ la capacité à les gérer/réguler et à agir efficacement pour soi et les autres ;

➜ la capacité à reconnaître ses pensées associées aux émotions ;

➜ la capacité à reconnaître ses besoins derrière une émotion.

Pour gérer cela, le proche ne doit pas hésiter à s’écarter de l’athlète afin de lui laisser un espace non toxique. Être simplement une personne disponible en cas de besoin, éviter de parler de stratégie et de scénario qui sont trop souvent sources d’anxiété, car il n’y a aucun contrôle possible sur de la fiction. Ne pas rajouter de l’enjeu au travers de propos négatifs ou basés sur le simple résultat. La solution serait plutôt d’apporter du jeu (c’est comme cela que le cerveau s’adaptera), du plaisir (favorable à la motivation et à la résilience), et de porter son attention seulement sur ce que l’on peut faire (comment je vais tourner mes bras, comment je vais respirer, comment je vais me concentrer sur mes appuis…). Une attitude favorable à la réalisation de soi, de sa confiance et par là même, à la gestion d’un éventuel stress. ■

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