Serge Girard et Pascal Pich exploits, records et addiction

De nombreux athlètes réalisent des records de plus en plus incroyables : en vitesse sur un tour du monde en courant, sur l’ascension de l’Everest sans oxygène, ou encore en distance sur les « 6 jours de vélo fixe » ou les « 24 heures de course à pied ». Aller « toujours plus haut, plus loin et plus vite » est presque devenu une doctrine dans l’univers de l’endurance. Le monde de l’ « ultra » regroupe, d’ailleurs, de plus en plus d’adeptes. Parallèlement à l’article sur l’ « Addiction au sport », nous avons interrogé deux « ultra-athlètes » adeptes et addicts : Serge Girard et Pascal Pich.

Propos recueillis par Gaëtan Lefèvre

 

Le 8 avril dernier, Serge Girard bouclait son projet « Run Around The Planet », un tour du monde en courant, au cours duquel il aura réalisé, à pied, 26 240 km en 433 jours et 3 heures, soit une moyenne de 70 km par jour. Pascal Pich, quant à lui, a battu, début mai, le record du monde des « 6 jours sur home trainer », soit 3 157 km parcourus en 144 heures. Évidemment, pour réaliser ces exploits, les athlètes passent des heures et des heures à s’entraîner, se perfectionner et préparer leur projet. Souvent, les régimes alimentaires sont extrêmement stricts, les contraintes sociales pesantes, etc. Doit-on être addict pour réaliser ces exploits ? Les athlètes connaissent-ils la bigorexie ? Pensent-ils être addicts ?

Comment s’est déroulé votre dernier défi ?

S. G. : Le temps ou le nombre de journées sont des satisfactions, mais ce n’est pas ce qui va rester. Il m’a fallu un prétexte pour vendre l’opération à des partenaires, mais aussi pour partir, faire un truc un peu fou. Je n’échappe pas à la règle. Le record a été battu, mais le temps est très anecdotique par rapport à ce que je vais tirer de ce tour du monde à pied, un voyage un peu particulier. Le parcours était « safe ». Les problèmes médicaux ont été minimes : quelques ampoules et quelques hématomes sous le pied. Il y a eu des coups de fatigue notamment en Australie où les températures ont été les plus élevées, mais pas de problèmes particuliers qui auraient pu m’arrêter 15 jours ou plus.

P. P. : Plutôt pas mal puisque j’ai battu le record. Pas celui des « trois jours » car l’AFP nous a dit que les records n’avaient pas été validés puisqu’ils n’avaient pas de sens. On s’est donc uniquement focalisé sur le défi des « 6 jours », soit les 144 heures.

Comment occupiez-vous votre esprit ?

S. G. : C’est assez curieux car je n’y pense pas trop. La course à pied est « machinale ». Elle accompagne un voyage. Je ne pense pas à la course, ni au temps, j’avance simplement en regardant autour de moi. Je ne m’ennuie pas. À la question : est-ce que ce n’est pas trop long de rester dix heures sur la route ? Je dirais : « pas du tout parce que je contemple, je regarde ». Avec le recul, ce tour du monde est passé à une vitesse grand V. Il n’y a pas eu de moments ennuyeux. J’ai même eu le sentiment inverse lorsque j’approchais de la fin.

P. P. : Comme l’effort est dur physiquement et psychologiquement, il faut penser à tout, sauf à celui-ci. Sinon, des pensées négatives émergent. Dès qu’il y a de petits soucis, la pression monte. Le mieux est d’être toujours accompagné pour penser à autre chose. J’avais toujours une personne autour de moi, parfois deux. C’était plus sympa !

Vous sentez-vous addict au sport ?

S. G. : Addict ? Oui… à la course à pied… mais parce qu’elle est indissociable de la forme de voyage que j’entreprends. Dans tous les pays traversés, on me demande si je ne souhaite pas y retourner pour visiter… mais il me manquerait quelque chose. J’ai l’impression qu’en courant, les paysages sont plus beaux. Mon addiction est au voyage, au sport et à la course à pied. On laisse aller ses émotions lorsque l’on court. Des verrous sautent. Mais elle existe. Par exemple, je continue à courir tous les jours. Je ne peux pas décrocher comme cela. Je suis en période de sevrage. C’est plus une question d’équilibre psychologique que physique. Si je n’ai pas cet effort de course à pied, je perdrais en qualité intellectuelle et en qualité humaine. Quand je vois mes « runnings », il faut que je saute dedans.

P. P. : j’ai répondu de nombreuses fois à cette question. C’est un vaste sujet. Je dirais plus ou moins. Lorsque l’on pratique à haut niveau, on ne se sent jamais addict car la performance n’est pas réalisable sans beaucoup d’heures d’entraînement. Où est la limite entre addiction et entraînement ?

Avez-vous un manque lorsque vous arrêtez, par exemple à la suite d’une blessure ?

S. G. : j’ai la chance de ne jamais m’être blessé, depuis vingt ans.

P. P. : À partir du moment où l’on ne peut pas s’entraîner, il existe une tension, un état de nervosité. Je suis un peu tendu et irritable. Oui, il y a un manque ! Lorsque l’on fait 25 ou 30 heures d’entraînement dans la semaine, on fabrique des endorphines, un maximum, et lorsque l’on arrête, obligatoirement on est dans le « jus ».

Au cours de votre saison, placez-vous des coupures ?

S. G. : Si un jour, je suis obligé de le faire, je le ferai. Sinon, non ! La course fait partie de mon équilibre, de mon bien-être. Je n’ai pas envie… donc fatalement, je continue, mais dans des doses beaucoup moins élevées que lors de ce tour du monde. Je ne cours pas tous les jours pendant 10 heures.

P. P. : avant, je n’en faisais jamais. Maintenant, j’en fais, et souvent c’est la vie qui m’oblige à couper. Aujourd’hui, je peux sauter une séance, c’est moins important. Peut-être que les objectifs sont également moins importants, alors on se permet des choses. D’où l’on peut dire que l’ « on est moins addict qu’avant ». Avant, je culpabilisais de ne pas m’entraîner. maintenant, je ne culpabilise plus.

Quel sera votre prochain défi ?

S. G. : Si je voulais être celui qui a couru sur tous les continents, il m’en manque un : l’antarctique. Mais, avec le recul, lorsque je me demande « pourquoi es-tu heureux ? », je me dis que je rencontre des gens, et que je vois des paysages changeants. Lorsque je me projette en antarctique, les couleurs vont être monochromes, et pour les rencontres, on est mal parti. Ce n’est donc pas plus un projet que cela. Mais il pourrait faire partir d’un autre projet. J’en ai un en tête, même si je ne sais pas si ce sera le prochain : relier le point continental le plus au nord, et descendre jusqu’au pôle Sud, relier les deux points les plus extrêmes de la Terre. J’ai toujours été de l’est vers l’ouest, mais je n’ai jamais couru du nord vers le sud. Et donc l’antarctique pourrait être la fin de ce projet.

P. P. : je bosse toujours sur le défi de réaliser 6 Deca-Ironman en une année, soit un tous les deux mois, sur chaque continent, en commençant et en finissant en Europe. Mais le problème est toujours le financement. Il est également possible que je m’attaque, de nouveau, au record de « 6 jours sur home trainer », car on me l’a demandé. ■

PASCAL PICH, ULTRA-TRIATHLÈTE

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Sous les couleurs de la Légion étrangère, Pascal Pich a attaqué le 2 mai 2017, à la Foire de Paris, le record du monde des « 6 jours sur home trainer ». Six jours plus tard, il a parcouru 3 157 km. Record battu !

Aîné d’une famille de trois enfants, Pascal Pich est né en 1964 à Yerres (91). Très jeune, le sport a pris une place importante dans sa vie. Tout d’abord avec le judo, dont il devient ceinture noire à 15 ans seulement. Il entre en Sport Études à Nîmes, va à l’INSEP et s’engage dans l’armée. Ce n’est que des années plus tard qu’il découvrira l’Ironman et se lancera sur son premier triathlon. Depuis, il fut champion du monde en 2000 de Deca-Ironman, et en 2002 et 2004 de double Ironman. Il possède également le record de 10 heures de natation, 10 heures de vélo et 10 heures de course à pied.

SERGE GIRARD, ULTRA-RUNNER

Serge_Girard_photo_santesportmagazine

À 64 ans, Serge Girard vient de boucler un tour du monde en courant. Parti le 31 janvier 2016, il a terminé son projet « Run Around The Planet », à Paris, le 8 avril 2017. Un tour du monde à en faire tourner la tête : 433 jours et 3 heures de course ; 26 240 km parcourus en 14 mois ; 9 heures de course par jour sur les routes avec une moyenne quotidienne de 70 km ; presque 622 marathons dans 17 pays et sur 4 continents ; 30 paires de chaussures ; et seulement 8 kilos de perdus. Ce record du tour du monde à pied a coûté 300 000 euros pour 14 mois d’aventure. Il a été homologué par la World Runners Association grâce à la balise GPS que possédait Serge. À travers cette aventure incroyable, il est passé par le Grand Nord canadien, où il a « croisé des ours », il a couru sous 54 °C en Australie et –18 °C dans le Colorado. Toute son aventure, il la racontera dans un livre, comme pour son tour d’Europe. À la rédaction de SantéSportMagazine, nous avons hâte de le lire.

Serge Girard est né en 1953 à Paris. Aujourd’hui, à 64 ans, il est devenu havrais. Sa compagne Laure Magnan est l’organisatrice de ces événements. Elle l’accompagne dans ses voyages, prépare les étapes, les repas, la communication, etc. Ensemble, ils n’en sont pas à leur coup d’essai. Ce sont des récidivistes… des accros aux exploits… Ils avaient déjà réalisé un « Tour de l’Union européenne », une traversée de 25 pays, 27 011 km, en 365 jours, avec une moyenne quotidienne de 74 km. Ce voyage, ils le racontent dans le livre Serge Girard – 365 jours – 640 marathons, aux éditions Jacques Flament. N’importe où dans le monde, vous croiserez peut-être, un jour, Serge sur la route.

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