Attention addiction !

Êtes-vous un drogué du sport ? Que se passe-t-il dans votre cerveau ? Quels sont les dangers de cette dépendance ? Comment pouvez-vous prévenir et soigner cette dépendance ? Comment faire pour que votre sport ne soit pas une « addiction toxique » mais seulement une « bonne habitude » ?

Par le docteur Stéphane Cascua, médecin du sport.

 

L’addiction au sport porte aussi le nom de « bigorexie ». Il s’agit d’un néologisme récent. Ainsi son étymologie est à la fois anglo-saxonne et grecque. Big signifie « gros » et orexie, « avoir faim de », « vouloir absolument ». Vous comprenez que ce terme nous vient du culturisme. Dans cette discipline, les pratiquants souffrent d’une double dépendance. Premièrement, ils ont un besoin irrépressible d’exercices physiques. Deuxièmement, ils cherchent éternellement à devenir de plus en plus volumineux. Depuis peu, cette dernière composante a disparu et ce terme a été étendu à tous les contextes sportifs, notamment aux sports d’endurance. Cette fois, le culte de l’image corporelle peut s’inverser. Les athlètes ne s’orientent plus vers la prise de masse musculaire, mais plutôt vers une extrême minceur. Dans les deux cas, il peut s’agir d’une éternelle insatisfaction face à sa morphologie, à rapprocher de la « dysmorphophobie ».

Êtes-vous addict au sport ?

Selon les études et les publications, les critères descriptifs varient peu. Le diagnostic se pose sur un faisceau d’arguments. Retenez que vous êtes probablement addict au sport, si vous associez plusieurs items décrits dans l’encadré « Critères descriptifs de l’addiction au sport ». Parmi ceux-ci, on retrouve : je me sens mieux après le sport ; j’ai besoin d’en faire de plus en plus pour ressentir du bien-être ; je me sens mal ou je culpabilise quand je rate une séance. Ces trois premiers critères sont conformes à la définition d’une dépendance à une substance chimique, qu’il s’agisse d’alcool, de médicaments ou de drogue. En l’absence du produit, un douloureux syndrome de manque se fait sentir. Son administration soulage l’individu. Mais il faut peu à peu augmenter les doses pour obtenir les mêmes effets.

La composante « Avant l’entraînement, je me sens tendu ! Après, je me sens apaisé ! » est à rapprocher des addictions comportementales. On pense à la dépendance aux jeux, à Internet, aux achats compulsifs et au sexe. Retenez que la notion d’addiction est indissociable de la souffrance. Le moindre arrêt de l’entraînement instaure un mal-être ! L’addiction au sport ne favorise pas la performance. Au contraire, elle fait le lit du surentraînement. La sensation de fatigue est prise pour un signe de faiblesse dans un contexte d’insuffisance de sollicitation. En réaction, au lieu de se reposer, le sportif intensifie son programme. Ce surmenage épuise le système immunitaire et provoque des infections. La multiplication des contraintes mécaniques est à l’origine de lésions de l’appareil locomoteur. La vie du sportif dépendant tourne autour de son activité physique. Clairement, il donne la priorité à ses entraînements. Ces derniers empiètent sur ses heures de travail et il somnole au bureau. Il ne peut pas annuler une séance pour se rendre chez des amis. Il quitte souvent la maison pour aller courir, pédaler, nager ou soulever de la fonte.

L’addiction au sport s’associe souvent à des troubles du comportement alimentaire. Parfois, c’est une classique anorexie. Ainsi certains athlètes d’endurance cherchent-ils à perdre un maximum de poids pour tenter d’optimiser leurs chronos aux dépens de leur santé. Plus souvent, il s’agit d’orthorexie. Ortho signifie « droit » en grec. De fait, ce concept regroupe des conduites nutritionnelles extrêmement rigoureuses, voire obsessionnelles. Dans cette catégorie, on trouve les dévoreurs de nouilles avalant des pâtes à chaque repas jusqu’à l’orgie des « Pasta party » la veille des compétitions. On y rencontre aussi les bodybuilders engloutissant un maximum de protéines, que ce soit sous forme de viande maigre ou de poudre artificielle. Enfin, certains végétariens ou végétaliens ne s’autorisent aucun écart et complexifient leur équilibre alimentaire.

Bien sûr, la course, le vélo et la natation sont les disciplines les plus addictogènes. Ces activités sont peu ludiques et les pratiquants y recherchent autre chose qu’un divertissement. Le tennis ou le football entraînent moins de dépendance. D’ailleurs, on dit « jouer au tennis » et « faire du marathon »… mais pas « jouer au marathon » ! Selon Claire Carrier, célèbre psychiatre du sport, le mouvement rythmé de ces exercices rappelle les sensations rassurantes du bébé bercé par sa maman. À la piscine, l’eau pourrait même ramener le sportif anxieux jusque dans l’utérus maternel.

Les individus basculant vers l’addiction sportive regroupent souvent quelques traits de personnalité. Il existe probablement une sensibilité génétique. Le sportif dépendant est fréquemment anxieux. Il a besoin d’un programme chargé pour ne pas penser. Il lui faut combler le vide. De fait, il est hyperactif et peut cumuler les pratiques addictives : exercice physique, travail, investissement associatif ou politique. Il a besoin de maîtrise. Il est très organisé, il range méthodiquement son appartement et son bureau. Il est plutôt timide et introverti. Il contrôle ses réactions affectives et maîtrise ses colères. Il est exigeant avec les autres et surtout avec lui-même.

Que se passe-t-il dans le cerveau ?

Il existe une biologie de la dépendance sportive. La plus couramment admise concerne les endorphines. Ce terme signifie « morphine endogène », ce qui se traduit par « héroïne sécrétée par notre propre cerveau ». Ce processus a été sélectionné par notre évolution. Quand l’Homme du paléolithique rencontrait un ours, il vivait un stress et devait impérativement fuir ou combattre ! À la préhistoire, comme actuellement, lors d’un effort intense, le cerveau produit des messagers chimiques favorisant la vigilance, stimulant l’adaptation et réduisant la douleur. C’est ainsi que notre ancêtre « chasseur » a pu résister aux coups de griffes et détaler en courant dans les ronciers. Il n’a pas été terrassé par la souffrance. Il a survécu et sa descendance peut courir 42 kilomètres en y prenant du plaisir. Pour votre culture personnelle, sachez que la « pro-opiomélanocortine » est sécrétée par l’hypophyse, une glande située à la base du cerveau. Elle se fragmente en ACTH et endorphine. La première substance stimule la libération du cortisol, une hormone du stress et de l’effort prolongé qui favorise la transformation des protéines musculaires en glucose. De fait, elle intervient quand le corps fatigue et que les réserves de sucre commencent à s’épuiser. Vous comprenez pourquoi les endorphines apparaissent seulement quand l’effort devient pénible. Classiquement, on dit que « le bien-être précède la défaillance ». Vous comprenez aussi pourquoi s’entraîner régulièrement et progresser imposent des sollicitations de plus en plus longues ou intenses pour ressentir ce même bien-être. Des études récentes émettent l’hypothèse d’une production cérébrale de substances proches du cannabis. On parle cette fois d’« endocannabinoïdes ». Les neuromédiateurs de la stimulation sont eux aussi source d’agréables sensations. La dopamine et les catécholamines (adrénaline, noradrénaline) sont produites par le cerveau pendant l’effort. Elles ont pour mission de libérer les réserves de sucre et de gras. Elles servent aussi à accélérer le cœur pour amener plus de sang oxygéné aux muscles en action. Elles permettent en outre d’accroître la vigilance. Elles éveillent le système nerveux. Le sportif se sent tonique. Il a la pêche ! Cette famille de molécule est également très addictogène. Il est possible de la comparer à la caféine dont le mode d’action, au sein des cellules cérébrales, est proche de celui de la dopamine. Ainsi, vous avez besoin de courir pour vous sentir en forme comme votre café vous est nécessaire pour émerger le matin. Un second parallèle s’impose. La cocaïne augmente la concentration de dopamine dans les neurones, particulièrement au sein du « noyau accumbens », le centre de la récompense.

Une dépendance psychologique

Le sportif addict prend du plaisir à maîtriser son programme. Sa journée est bien organisée. Il s’entraîne quand les autres dorment ou regardent des banalités à la télévision. Il court souvent le matin. Il aime quand la campagne est calme. Il adore lorsque la ville se réveille doucement. Le monde lui appartient. Son alimentation est équilibrée et planifiée. Son corps bénéficie de tous les nutriments nécessaires. Il est mince et son poids stable. Il est musclé et son corps est sculpté. Il se sent bien plus fort que ces rondouillards qui craquent en avalant des chips et des sodas. Le sportif est satisfait et rassuré par son image. On parle de « motivation extrinsèque » pour décrire ces bénéfices indirects. À l’inverse, le simple plaisir de bouger porte le nom de « motivation intrinsèque ». Dans son entreprise, il est considéré comme un athlète dont le dynamisme se décline aussi dans ses missions professionnelles. Quinze ans auparavant, il était déjà marathonien. Depuis, cette épreuve s’est banalisée. Alors, il a dû surenchérir ! Désormais, pour rester le plus fort de l’open space, il est devenu ultra-trailer et il court 180 kilomètres dans la montagne ! L’exercice évite l’anxiété. Son agenda est déjà chargé et ses entraînements comblent le moindre trou de sa vie. Il n’a pas le temps pour les questions métaphysiques. Le sportif vit de grandes émotions addictogènes. Il se souvient de son arrivée à l’Ironman de Nice, sur la promenade des Anglais, baigné d’endorphines après douze heures d’effort, sous les clameurs du public, main dans la main avec sa fille de 6 ans. À l’Ultra Trail du Mont-Blanc (UTMB), il se rappelle ce lever de soleil alors qu’il dominait la vallée. En communion avec la nature, il avait l’impression de voler en dévalant la pente.

Attention danger !

La dépendance au sport peut se révéler dangereuse pour la santé. Alors que le « noyau accumbens » réclame toujours plus de récompense, le cerveau souffre et le corps s’épuise. Le sportif bascule dans le surentraînement. Les performances déclinent rapidement. Les troubles de l’appétit surviennent, oscillant entre anorexie et boulimie. Le sommeil s’altère, parfois hypersomnie, plus souvent insomnie. Déjà que notre athlète dormait peu pour s’entraîner à l’aube, cette fois, il ne parvient plus à récupérer. Il devient anxieux, des douleurs atypiques apparaissent et des contractures musculaires s’installent. Le surentraînement ressemble étrangement au « burn-out » professionnel ou à la dépression. Notre sportif, perfectionniste aussi dans son travail, cumule les risques. Par chance, il peut se blesser ! L’appareil locomoteur sert alors de fusible… et d’avertisseur. Il tente un moment de continuer malgré la lésion, mais de plus en plus boiteux, il finit par s’arrêter. Claire Carrier évoque souvent ce mécanisme inconscient menant le sportif au traumatisme. Exténué, il sait qu’il doit se reposer. Il attend une bonne raison. C’est alors que survient le « syndrome de sevrage ». L’anxiété jusqu’alors jugulée refait surface et s’intensifie. L’angoisse s’exprime dans le corps et les symptômes sont multiples. Le tube digestif se spasme. Le cœur s’emballe. Les muscles se tendent. L’appétit devient anarchique. Et le sommeil se dégrade encore. La prudence s’impose aussi sur le plan familial. Si le conjoint est initialement le meilleur supporter, il peut se lasser de cet hyperinvestissement et de cette surenchère. Le manque de disponibilité et les préoccupations nombrilistes ont parfois raison des plus fidèles soutiens. Parfois, le temps passé à l’entraînement empiète sur l’activité professionnelle. De temps à autre, la fatigue cumulée rend moins efficace. Le travail du sportif peut aussi souffrir de l’addiction au sport.

Prévention et traitement

Il existe des stratégies efficaces pour que le sport reste une bonne habitude et non pas une douloureuse dépendance. Ces consignes peuvent s’appliquer simultanément pour éviter l’addiction. Pour en sortir, il est recommandé de les introduire une à une. De surcroît, ces recommandations évitent le surentraînement, améliorent la récupération et augmentent les performances. Voilà de quoi booster l’envie de décrocher ! L’avis d’un psychothérapeute peut aussi aider à personnaliser la prise en charge. Ainsi la compréhension des causes de cet emballement contribue-t-elle à individualiser la démarche thérapeutique. Une journée de repos est indispensable chaque semaine. J’aime parler de la « séance de cinéma ». Ce moment est consacré : soit à une distraction, soit à un échange familial ou amical. Prenez le temps de petit-déjeuner avec les enfants ou bien allez dîner au restaurant avec des amis. Un entraînement par semaine doit s’achever par une petite sensation de légère frustration. La sortie est « ni longue, ni intense ». Elle n’est pas difficile, vous ne faites pas d’endorphine. Vous n’accédez pas à cette habituelle sensation de zénitude, mais il vous en reste encore sous le pied. Vous avez réalisé une vraie séance de récupération active ; vos muscles se sont drainés et oxygénés abondamment alors que leur travail était modéré. De temps à autre, changez de sport : les coureurs peuvent pédaler ou nager, les triathlètes peuvent fractionner en faisant un squash ou un tennis. Attention aux blessures à l’occasion d’un foot entre copains ! Changez souvent de parcours afin de prévenir les rituels et les incessantes comparaisons chronométriques. Transformez fréquemment vos sorties en balades touristiques, partez visiter des coins que vous ne connaissez pas. Pour trouver l’apaisement sans fournir d’effort surhumain, essayez la méditation. Optez pour « petit bambou », une appli clé en main. Choisissez un beau livre accompagné d’un CD : Méditer jour après jour de Christophe André. Multipliez les petits plaisirs. Variez les sources d’endorphine. Programmez un bon dîner ou un câlin sensuel. Une fois par semaine, octroyez-vous un repas sans aucune restriction. Les Anglo-Saxons parlent de cheat meal ou « repas tricheur » pour décrire cette stratégie destinée à booster votre dépense d’énergie. En effet, en cas de limitation permanente des apports caloriques, votre organisme s’adapte et réduit son métabolisme de repos. Chaque année, il est conseillé de se couper de toute activité sportive pendant une semaine. En fin de saison, ce comportement permet de réparer les tissus et de refaire le plein d’hormone de la vigilance. ■

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