DE LA MUSCU POUR LES ENFANTS ?

La musculation serait dangereuse pour les enfants. Arrêt de la croissance et blessures osseuses menaceraient les jeunes sportifs ! En utilisant uniquement le « poids du corps », on réduirait au contraire les risques ! Au-delà des lieux communs, faisons le point !

PAR LE DOCTEUR STÉPHANE CASCUA, MÉDECIN DU SPORT

 

Michael a 13 ans. Admirativement, il observe son papa soulever des haltères dans le salon. Il veut en faire autant. « Malheureux ! » s’exclame votre conjoint, « Tu es beaucoup trop jeune ! Il faut avoir fi ni de grandir pour faire de la musculation ». Michael est intrigué et fait remarquer : « à la télé, dans un reportage sur les enfants sportifs de haut niveau, on a vu de très jeunes tennismen, footballeurs, gymnastes ou patineurs artistiques, courir, sauter, frapper 15 heures par semaine… et moi, je n’ai pas le droit de soulever des haltères de 2 kilos ! ». Michael a tout compris ! Un peu de bon sens scientifique et médical s’impose.

LES OS NE SONT PAS EN DANGER !

Souvenez-vous des articles de SantéSportMagazine, « Toute tendinite de l’enfant est une fi ssure osseuse… » et « Tout claquage de l’enfant est une fracture… » Nous vous y rappelions que dans la chaîne mécanique « muscle-tendon-os », le maillon faible est l’os en croissance ! Une mise en tension répétée ou brutale provoque plus volontiers une lésion du point d’accrochage osseux. Remarquez d’emblée que ces blessures n’apparaissent pas à l’occasion de renforcement musculaire mais en pratiquant des sports de course ou de sauts. Ces lésions sont presque exclusivement localisées au membre inférieur. Ce dernier subit d’importantes contraintes puisqu’il mobilise le poids du corps dans sa totalité. Au membre supérieur, les arrachements sont quasi inexistants et les fissures exceptionnelles. Ces dernières surviennent parfois aux coudes des petits joueurs de tennis de haut niveau ou aux épaules des jeunes nageurs qui « moulinent » dans la piscine 3 heures par jour. La colonne vertébrale constitue un cas particulier. Parfois, les vertèbres se déforment et accentuent les courbures naturelles. Le haut du dos se voûte ; plus rarement, le bas se creuse davantage. Classiquement, on peut retrouver ces anomalies chez les nageurs et les jeunes cyclistes de compétition penchés sur leurs machines pendant des heures. Elles existent aussi fréquemment chez les élèves lad-jockeys qui transportent de volumineux ballots de paille et de lourds seaux d’eau. En pratique, il faut des contraintes très importantes pour abîmer l’os en croissance. La mobilisation de charges légères, en bonne position, 1 ou 2 fois par semaine, ne peut pas provoquer de blessure grave. Au contraire, cette activité peut se révéler préventive, voire thérapeutique. Elle s’apparente à un véritable enseignement postural. Les clubs d’haltérophilie sérieux considèrent le travail technique initié chez les enfants à une « école de soulèvement » protégeant le dos pour la vie entière !

PAS D’ARRÊT DE LA CROISSANCE

Les enfants grandissent grâce à l’activité des « cartilages de croissance ». Ces secteurs spécifiques sont situés à l’extrémité de chaque os. Ils s’épaississent et se transforment peu à peu en os adultes. Progressivement, l’os s’allonge. Les hormones sexuelles, la testostérone chez le garçon, les oestrogènes chez la fille, sont sécrétées massivement en fin d’adolescence. Elles stimulent puissamment le cartilage de croissance qui finit par s’épuiser et se souder. De façon naturelle, une dernière poussée de croissance précède la stabilisation de la taille. Grâce à l’imprégnation en hormones sexuelles, le jeune sportif peut désormais développer sa masse musculaire… et il arrête de grandir. Mais ce n’est pas parce qu’il prend du muscle que sa croissance s’arrête ! Il faut prendre le raisonnement dans le bon sens. De la même manière on pense à tort que « le basket fait grandir » du fait des sauts en extension qui étirent le corps… sans penser à l’impact des réceptions qui aurait plutôt tendance à le tasser. En fait, seuls les grands réussissent en basket de haut niveau… mais ils n’activent pas leur croissance grâce à un entraînement intensif ! Voilà la bonne déduction. Le renforcement ne raccourcit pas les muscles et n’empêche pas les os de grandir ! L’aspect engoncé des body-builders dopés n’est lié qu’à l’existence d’une masse musculaire surnaturelle gênant leur déplacement. à l’inverse, le travail de freinage est connu pour étirer les muscles et constitue à lui seul une forme de stretching. De surcroît, une masse musculaire volumineuse peut s’allonger sans se déchirer, comme un élastique épais est mis en tension sans « claquer ». En pratique, avant la poussée pubertaire, le renforcement musculaire est surtout une activité de coordination ! Les enfants apprennent à faire les bons gestes en utilisant des charges légères. Ils n’augmentent que très peu leur volume musculaire. Quand l’imprégnation hormonale se confirme, quand la pilosité apparaît, lorsque la voix se modifie, les poids peuvent commencer à augmenter. L’adolescent peut développer ses muscles… et soulever des charges plus lourdes ! D’autant qu’il a appris le bon geste à l’âge d’or des acquisitions psychomotrices !

UTILISER LE « POIDS DU CORPS » : UNE MAUVAISE IDÉE !

Vous avez entendu que la musculation est éventuellement possible chez l’enfant mais qu’il faut se contenter d’utiliser le poids du corps. Sous son look naturel et « écolo », il s’agit d’une bien mauvaise idée. Le bon sens nous permet de rectifi er cette étrange notion. Le poids du corps est la contrainte habituelle assumée par les membres inférieurs. Cette charge n’a rien de protecteur pour le squelette en croissance ! Comme vous le savez, chez l’enfant, il existe de nombreuses blessures provoquées par un excès de travail musculaire des jambes : fissures ou arrachement osseux ! De fait, l’utilisation d’une presse horizontale avec une charge modérée se révèle moins contraignante que la course, le saut… ou les escaliers. On emploie d’ailleurs cet appareil en rééducation quand le patient n’a pas encore l’autorisation d’un appui complet ! De façon comparable, un squat sur deux jambes se montre moins agressif pour les articulations si tant est qu’il soit d’amplitude raisonnable. Le jeune sportif peut même porter une barre légère tout en apprenant à bien « tenir son dos ». La notion de « poids du corps » se montre encore plus surprenante quand il s’agit des membres supérieurs. On la retrouve étonnamment sur les obstacles des « parcours de santé » qui sillonnent les bois de votre commune. De fait, ces équipements « électoraux » tiennent plus du « parcours du combattant ». Ils s’inspirent de l’hébertisme, ce « renforcement naturel physique et moral », conçu par le général Georges HÉBERT au sortir de la Première Guerre mondiale ! En pratique, les pompes, les dips et surtout les tractions sont beaucoup trop contraignants pour les enfants… qui ne parviennent d’ailleurs pas à les faire ! Soulever 40 kilos est trop pénible et dangereux pour un adolescent .Pourquoi ne pas commencer à soulever des haltères de 1 kilo… c’est beaucoup plus facile ! Cette progressivité permet d’acquérir le bon geste et d’apprendre la posture satisfaisante.

LA MUSCULATION CHEZ L’ENFANT : À QUOI ÇA SERT ?

Vous le savez, l’enfance est la période idéale pour créer des connexions entre les neurones du cerveau. On apprend plus facilement à parler anglais à 10 ans qu’à 42 ans ! Il en est de même pour l’acquisition des gestes techniques… notamment les mouvements de musculation ! De fait, ce type d’entraînement chez le jeune sportif constitue principalement une activité de coordination. Finalement, en commençant précocement, progressivement et modérément, le risque de blessure diminue. De plus, avant la puberté, les cellules musculaires ne grossissent pas mais peuvent se multiplier. Les muscles n’augmentent pas beaucoup de volume mais se préparent à accroître leur force ! Quand les hormones sexuelles feront leur apparition, chacune des cellules prendra de la masse, la musculation se révèlera encore plus efficace.

QUELLE MUSCU POUR VOTRE ENFANT ?

En pratique, ne faites pas débuter la musculation à votre enfant avant 11 ou 12 ans. à cet âge, il comprend mieux les consignes posturales ; il commence à bien prendre conscience de sa position et parvient à se corriger. Insister sur la qualité du geste. Arrêtez-le dès que la fatigue le déforme. Utilisez des charges très légères, augmentez-les progressivement. Dans les clubs d’haltérophilie, les jeunes utilisent un manche à balai jusqu’à l’obtention d’un mouvement parfait ! La musculation lourde est exclue, votre enfant doit réaliser aisément 20 à 40 répétitions. Évitez les longues séances, initiez-le avec quelques exercices effectués dans le cadre de son sport préféré : développé-couché ou tirage pour le tennis, squat pour le ski, etc. Insister sur l’aspect ludique et expliquer bien son intérêt pour améliorer le geste spécifique. À la puberté, lorsque les hormones sexuelles sont sécrétées, il est possible d’augmenter un peu les charges. Parallèlement, la poussée de croissance lui permet d’atteindre une taille suffisante pour utiliser les appareils à charges guidées. C’est le moment de l’initier. à 16 ans, un garçon ne prend plus que 2 cm en moyenne ; des séries de 15 répétitions sont envisageables. Il prend un peu plus de masse musculaire. Voilà qui rassure l’adolescent parfois complexé. à 18 ans, il a fi ni de grandir, il peut passer à un programme d’adulte !

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DES ÉTIREMENTS, POUR LES ENFANTS AUSSI…

« Les enfants sont souples, les étirements sont inutiles ! » Voilà encore une idée reçue ! Il conviendrait plutôt de dire : les enfants n’ont pas d’arthrose. Leurs amplitudes articulaires ne sont pas limitées par l’usure du cartilage. En revanche, ce sont les os qui grandissent et les muscles se contentent de suivre ! Ils s’allongent car ils sont mis en tension par l’éloignement de leurs points d’accrochage sur le squelette. En fait, ils sont un peu en retard et toujours un peu trop courts ! Voilà qui favorise les fissures ou les arrachements des zones d’insertion ! Les enfants doivent s’étirer ! Ils doivent aussi apprendre les mouvements d’assouplissement à l’âge où l’on acquiert le mieux les gestes techniques et où l’on prend de bonnes habitudes ! Bien que la musculation ne raccourcisse pas les muscles, quelques exercices de stretching sont les bienvenus au cours de la séance de renforcement.

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