PIERRE-MICHAEL MICALETTI – L’ENGAGEMENT CÉRÉBRAL

Coureur de six jours, Pierre-Michael MICALETTI possède plusieurs records du monde sur cette  preuve avec la plus longue distance parcourue, 816 km, ou le plus grand nombre de participations en une année. Pour atteindre ce niveau, Pierre-Michael a dû affronter de nombreuses épreuves : accident de la route à 16 ans, fracture de fatigue sur la Transe Gaule…

Propos recueillis par Gaëtan LEFÈVRE

 SanteSportMagazine n°23 - Pierre-Michael Micaletti - mica photo thyerry esnol

Pierre-Michael MICALETTI est un « athlète acharné ». Résistant à l’effort, endurant face à la douleur et détenteur d’un mental d’acier, son nom n’est pas tombé par hasard dans le livre des records. Fier, il raconte son histoire avec plaisir.

Pouvez-vous vous présenter aux lecteurs de SantéSportMagazine ?

Pierre-Michael MICALETTI, 46 ans. Je pratique ne activité physique depuis ma plus tendre enfance. J’ai dû arrêter à la suite d’un accident de la circulation à 16 ans. J’ai eu des soins pendant trois ans et demi : une ostéosynthèse au tibia, une ablation du ligament croisé postérieur, etc. Pendant plusieurs années, mes moyens de déplacement alternaient entre béquilles et fauteuils roulants selon les opérations. J’ai réappris à marcher, à faire du vélo et à courir.

Comment s’est passée la rééducation ?

Je n’ai pas eu beaucoup de chance à Marseille. J’ai été mal orienté. Mes kinés n’étaient pas très bons. Les cliniques dans lesquelles j’allais n’étaient pas très saines ni très nettes. De plus, à la suite de l’ablation du ligament croisé postérieur, ma greffe du ligament croisé d’accron n’a pas fonctionné. Je suis arrivé à Paris en boitant et avec des a priori envers les médecins. J’ai fait un déni de toute cette période. Je me suis dit que je me retaperais tout seul. La pratique du vélo pendant plusieurs années m’a remusclé le bas du corps. Ensuite, j’ai repris une licence à la Fédération française de cyclisme.

Quand avez-vous repris la course à pied ?

J’ai recouru pour la première fois en 1999-2000 à l’hippodrome de Longchamp, soit quasiment 17 ans après mon accident. J’avais un peu peur de recourir. Je rentrais du travail à vélo le soir. Un jour, je me suis dit : « Je vais arrêter le vélo et courir ». J’ai parcouru 1 km en courant. La douleur était intense mais j’étais hyper content. Je ne pensais pas que j’y arriverais. Je me suis mis à courir une ou deux fois par semaine. Puis j’ai repris le mouvement. En 2002, j’ai couru un 10 km qui a réveillé en moi une passion. Je me suis ensuite inscrit à la Fédération française d’athlétisme.

SanteSportMagazine n°23 - Pierre-Michael Micaletti - mica en course a pied

Comment êtes-vous passé de ce 10 km aux records que vous possédez actuellement ?

Il s’agit d’un long cheminement. Lorsque j’ai été immobilisé suite à mon accident, je ne voulais pas être ridicule. J’ai donc beaucoup travaillé le haut du corps avec des abdominaux, des pompes, etc. Quelques temps plus tard, suite à des tests, j’ai découvert que ma VO2 était plus que correcte. À 30 ans, je possédais encore 76 de VO2Max et 420 watts de cuisse, ce qui est bien pour un petit gabarit de 63 kg comme le mien. J’avais ce que l’on appelle la « caisse ». Sur l’euphorie du 10 km, je me suis beaucoup entraîné. Puis, un jour, à la vue d’athlètes de 100 km, j’ai trouvé ma voie. En 2003, j’ai couru mon premier ultra : les 6h de Gravigny. Contre toute attente, je finis 6e sur une quarantaine de participants. J’enchaîne très vite sur mon premier 100 km. Je suis donc passé du semi au 6h puis au 100 km et enfin au 24h. En 2005, je suis remarqué comme bon coureur de 24h. Lors d’une compétition, je parcours 190 km. Quinzième au classement sur 150, je deviens vice-champion de Normandie. Ma carrière démarre alors. En 2006, l’épreuve de six jours réapparaît en France. J’y participe et je termine 2e. Depuis, je suis devenu l’un des meilleurs coureurs de six jours au monde.

Depuis, vous avez établi plusieurs records du monde. Pouvez-vous nous en parler ?

En 2010, je me suis lancé un défi. J’ai vu qu’il n’existait pas de record de course à pied de six jours sur tapis. Je me suis donc dit que j’allais l’établir. Parallèlement, j’ai contacté des scientifiques pour leur proposer d’étudier ma physiologie et mon sommeil. En 2011, l’année suivante, avec mon équipe, on court le premier six jours d’Antibes sur tapis. Pendant que mes concurrents étaient sur la piste, moi je courais sur un tapis avec un binôme pour les études scientifiques. Premier record du monde avec 814 km. Mon collègue, déçu de sa prestation, est revenu vers moi en me proposant de prendre sa revanche. Six mois plus tard, nouveau record du monde avec 816 km parcourus en six jours. Ensuite, j’enchaîne une 3e course et je deviens le seul coureur à avoir participé à 3 épreuves de six jours sur tapis dans la même année.

Comment se passe la gestion du sommeil sur ces épreuves ?

La gestion du sommeil est le paramètre clé de la performance. On est dans un format de privation de sommeil. Cependant, l’idée n’est surtout pas de s’empêcher de dormir mais d’avoir un sommeil efficace, efficient et optimal. Bien dormir s’apprend. J’ai commencé par rencontrer un somnologue qui a réalisé une actimétrie avec un agenda de sommeil. Il a ainsi défini mes comportements en termes de sommeil dont les portes du sommeil, c’est-à-dire les moments propices à l’endormissement. Dans une journée, chaque personne possède X portes de sommeil. Si vous arrivez à les saisir, même pour une micro-sieste, vous améliorez votre récupération. Il s’agit de sommeil polyphasique : période de sommeil que l’on répartit sur plusieurs moments de la journée. J’ai accidentellement connu ce sommeil. Maintenant, lorsque je me pose pour dormir, je rentre immédiatement dans un sommeil très profond. J’ai ensuite mécanisé le système pour pouvoir décider quand je dors. La gestion du sommeil mérite un apprentissage.

SanteSportMagazine n°23 - Pierre-Michael Micaletti -mica au 6h de gravigny

En 2006, vous participez à la Transe Gaule. Vous vous blessez mais finissez malgré tout la course. Pouvez-vous nous raconter cette extraordinaire aventure ?

Les Transes nationales ou Transes continentales sont des courses mythiques. En France, la Transe Gaule traverse le pays pour allier la Manche à la Méditerranée. Cette course est peu médiatique mais il s’agit de l’épreuve des guerriers : 18 étapes d’environ 70 km chacune sans jour d’arrêt. En 2006, je sors 2e des six jours d’Antibes. Je dois avoir un peu le melon et pars sur cette euphorie… comme un fou furieux ! Le départ en Bretagne et les 4 premiers jours se déroulent bien. Au 7e jour, je sens pendant la course une douleur dans le plateau tibial interne. Je pense immédiatement à mon ménisque mais je ne dis rien car je suis, à ce moment-là, bien classé. Dans ces courses, si un athlète se met à boiter et que ses adversaires le voient, le rythme va être augmenté et il n’aura aucune chance de revenir. Cette étape s’arrêtait à 14-15h. Après la course, tous les coureurs vont déjeuner ensemble. Je vais au repas. Je ne dis rien sur ma blessure. Je sers les dents pour cacher ma douleur mais je sens des pulsations dans mon genou. Il s’agissait, en plus, de ma jambe qui avait été complètement écrasée lors de mon accident, adolescent. Je sais que je suis blessé. J’ai le genou gonflé, des sueurs froides mais je ne montre rien aux autres. Je vais voir, discrètement, l’organisateur, Jean-Benoît JAOUEN. Il me confirme ce que je pense : « Ne dis rien, tu es dans le classement. On verra demain. » Malheureusement, le lendemain matin, j’ai énormément de difficulté à me remettre debout. Je suis obligé d’avouer ma blessure au regard des autres. Je sais que je ne cours plus pour le classement. Cependant, j’ai mon ego qui me pousse à continuer. Je me mets donc au départ de cette 8e étape. Et je pars en tirant la patte. Pour être honnête, il s’agit d’un des moments de ma vie les plus révélateurs, sur lequel j’ai le plus appris sur moi. J’ai déjà connu ces sensations, très jeune. Je sais boiter et courir en traînant la jambe. Une fois que je démarre la course, je ne peux pas m’arrêter au risque de souffrir le martyre. Lorsque j’arrive à un ravitaillement, le staff me remplit ma gourde, etc. Et moi, pendant ce temps-là, je tourne en rond pour ne pas m’arrêter de courir. Et je repars. À l’arrivée, on s’occupe de moi. Je suis devenu la mascotte. On m’apporte ma bière, on me lave mon linge, etc. Ce qui est drôle, c’est que je ne finis jamais dernier. Je convaincs aussi certains de ne pas abandonner. Les autres concurrents ne peuvent pas s’arrêter dans un état moindre que le mien. Au final, nous avons tous été magnifiques. Là, j’ai fait mon chemin de Compostelle.

Quel a été le diagnostic de la blessure ?

Une fracture de fatigue. En fait, il y en a eu deux. À la 11e étape, j’entends comme un craquement. Sur le coup, je me sens mieux. Je venais juste de me refaire une fracture. Et j’avais tellement mal à l’autre jambe que je ne sentais plus la première. Le médecin a été vraiment surpris. Il a appelé ses deux assistantes pour prendre une photo. Bien sûr, je n’inciterais personne à faire la même chose. Ensuite, j’ai eu quatre mois de béquilles. Je pense d’ailleurs que je n’ai pas abandonné car je ne savais pas qu’il s’agissait de fractures. Si quelqu’un me l’avait dit, je n’aurais sûrement pas continué.

Pour votre prochain défi, souhaitez-vous vous lancer dans le plus long contre la montre de l’histoire du cyclisme sur piste : 48h non-stop ?

Oui, le prochain défi est 48h en vélo sur piste vélodrome. Je reviens à ma première passion, le vélo. Je continue à travailler avec des scientifiques pour de la collecte d’informations sur la physiologie, la motivation, etc. Une double actimétrie, une au poignet et une à la cheville, permettront de surveiller les cycles du sommeil. Mon objectif est de faire le plus long contre la montre de l’histoire du cyclisme sur piste : 48h non-stop, avec quelques pauses de sommeil polyphasique et pour les petits besoins techniques. Mon collègue sera à côté de moi sur un home trainer.

SanteSportMagazine n°23 - Pierre-Michael Micaletti -micaletti science et sport

Et, entre toutes ces compétitions et tous ces records du monde, à quoi ressemble votre quotidien de sportif ?

Je m’entraîne le soir après ma journée de travail. En général, j’essaie de m’entraîner 5 fois par semaine. Je ne fais cependant pas de grosses sorties. Je ne suis pas un fou d’entraînement. Au contraire, je suis même fainéant. En revanche, j’entraîne tous les systèmes. Je travaille le système musculaire, le système cardio-vasculaire mais aussi le système nerveux, c’est-à-dire le mental. Je pratique des exercices spécifiques de concentration, de méditation, de dissociation, d’hypnose et d’autohypnose, de jeu avec l’esprit… Le plus difficile dans une épreuve d’ultra est la prise de décision. Mettre un pied devant l’autre est une prise de décision. Il faut savoir s’adapter. Je suis un spécialiste de l’adaptation. Avec Philippe DIEUMÉGARD, on est d’extraordinaires gestionnaires.

Concrètement, comment entraînez-vous votre mental ?

J’ai commencé avec un entraîneur, Jean-Pierre GUYOMARC’H, ancien athlète de haut niveau. J’ai eu un enseignement. Pour m’entraîner, j’utilise les petites choses du quotidien. Par exemple, lorsque j’ai une réunion difficile au travail, je prends souvent cet exemple-là car certaines sont plus difficiles que mes épreuves, j’en profite pour positiver. Je me dis : « Tu es là, tu es bien, tu es payé ». Je relativise. Je m’imagine au niveau de la porte. Je regarde la salle. Je me dissocie. Je m’éloigne de la douleur du moment, de la réalité que je me crée. Il s’agit d’exercices de ce type-là. Après, il y a aussi un travail précis dans les gestes techniques à réaliser. Lorsque je suis sur un vélo d’appartement, je vais fixer un point. Et au bout d’un moment, je vais entrer en hypnose et partir ailleurs. C’est un état modifié de conscience. Comme pour la douleur que l’on cherche à isoler. Il faut la prendre, lui parler et la mettre dans sa poche. Elle est présente mais elle réapparaît uniquement à la fin. Et là, elle reprend sa place. Il s’agit d’un état d’esprit.

Crédit photo 1 : Thierry Esnol

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