Mal de ventre et malaise digestif le cas Diniz

Aux Jeux olympiques 2016 à Rio, au Brésil, les spectateurs du 50 km marche ont été médusés par le Français Yohann Diniz tombant et perdant du sang, mais luttant pour passer la ligne d’arrivée. Que s’est-il passé ? Exploit sportif ou inconscience ? SantéSportMagazine s’est posé ces questions

Par Gaëtan Lefèvre

 

Le 19 août 2016, à Rio, au Brésil, lors de la compétition des 50 km marche, le Français Yohann Diniz a été victime de malaises. Pris de saignements et de douleurs digestives, le marcheur a pu se relever, après s’être effondré plusieurs fois, pour reprendre sa course. Il a su s’accrocher pour terminer son 50 km marche alors que 40 % des concurrents (source Sport & vie, hors série numéro 45) ont abandonné. Il terminera huitième en 3 heures 46 minutes et 48 secondes. Un dépassement de soi qui laisse un goût étrange, à la fois impressionné par son courage et par l’exploit qu’il réalise afin de terminer cette course, d’être finaliste malgré ses douleurs et son épuisement… et inquiet, troublé par la virulence des malaises et par la non-intervention du staff médical. SantéSportMagazine s’est penché sur ce malaise.

Quand le ventre vous met à plat

Yohann Diniz n’est pas le premier et ne sera pas le dernier à être victime de douleurs au ventre pendant une épreuve de longue distance. De nombreux coureurs de fond et triathlètes ont été touchés au moins une fois par ces douleurs abdominales. Dans l’article « Quand le ventre vous met à plat », paru dans un précédent numéro de SantéSportMagazine, le docteur Stéphane Cascua explique que lors d’un effort de longue durée, la circulation sanguine oublie le tube digestif. « Pendant l’exercice physique, un maximum de sang gagne les muscles pour apporter l’oxygène et l’énergie utiles à la contraction. Le flux sanguin se dirige aussi vers la peau pour sécréter la sueur et évacuer la chaleur. Les vaisseaux menant à ces tissus s’ouvrent largement, alors que ceux s’orientant vers le tube digestif se ferment. Le processus s’accentue encore si vous vous déshydratez et que votre volume sanguin diminue. À l’effort intense, la vascularisation du tube digestif peut diminuer de 70 %. Il en résulte un manque d’oxygène, source de douleur et de perturbation de fonctionnement. » Les secousses provoquées par la marche et la course à pied accentuent le phénomène. Elles « créent de petites déchirures et des microhémorragies aux points d’accrochage. À l’intérieur de ces structures fibreuses, cheminent des vaisseaux menant au tube digestif. Les microtraumatismes spasment ces artères et accentuent encore le déficit sanguin pour le tube digestif. Vous comprenez pourquoi vous souffrez beaucoup plus souvent en courant qu’à vélo ». Voilà ce qui est arrivé à Yohann Diniz une dizaine de kilomètres avant la ligne d’arrivée. Dans ce cas, il est important de consulter un médecin du sport ou un gastro-entérologue.

Marche ou crève

Pendant de nombreux kilomètres, le marcheur français lutte. Le mal de ventre le prend très vite, comme il nous le relate. « Je m’en rends compte rapidement car je suis mal dès le 5e kilomètre mais, au début, je ne m’affole pas. » il s’écroule, se relève et repart. Il perd du sang par les selles, mais continue comme « un pantin mécanique qui doit aller d’un point a à un point B ». Il nous confirme également qu’il n’est « pas conscient du tout », mais il sait qu’il « doit franchir la ligne d’arrivée ». Il nous explique que « le son et l’image sont revenus dans le dernier tour de piste ». Malgré son calvaire, il termine sa course, en huitième position, avant de s’effondrer de nouveau. Transporté à l’hôpital, Yohann est en déshydratation sévère. Alors que son corps souffrait, son cerveau a dépassé les limites du physique pour ne pas abandonner et gagner sa place de finaliste.

Yohann Diniz récupérera très vite après sa mésaventure, mais les conséquences auraient pu être bien plus graves. Tous les athlètes victimes de douleurs intestinales n’ont pas eu la chance du marcheur. Comme nous l’explique le docteur Jean-Michel Serra, médecin de la Fédération française d’athlétisme et présent ce jour-là sur la course, « la pathologie la plus aiguë vers laquelle il aurait pu aller est effectivement l’ischémie intestinale ». Celle-ci est un infarctus de l’intestin dû à une obstruction totale ou partielle de l’artère qui irrigue ce dernier. Une portion ou l’intestin dans son entier peut être touché. En cas d’obstruction complète, les symptômes s’aggravent rapidement. En cas d’obstruction partielle, les symptômes surviennent 30 à 60 minutes après les repas, lorsque l’intestin a besoin d’un grand afflux de sang pour la digestion. « Si vous faites une ischémie, vous partez au bloc opératoire et l’on vous enlève un bout d’intestin nécrosé. Yohann a eu un débit vasculaire sur ses intestins suffisamment bas pour faire que le système a tourné comme une voiture tournerait sans eau dans le moteur », poursuit le docteur.

Yohann_Diniz_Rio_2016_santesportmagazine

Mal de ventre, un classique

Les douleurs au ventre ne sont donc pas rares dans l’univers du sport longue distance. Yohann est un habitué de ces douleurs intestinales, « par exemple, lorsqu’il réalise son record du monde aux championnats mondiaux », explique le docteur serra. « C’est un peu le lot des athlètes dans ce type de disciplines : avoir, un moment donné, une difficulté à prendre un ravitaillement et ne pas avoir un confort digestif. Lorsque vous réalisez un effort tel, l’essentiel de la vascularisation va dans le muscle et proportionnellement, moins de sang va vers les autres organes, en particulier le tube digestif. » Il faut y ajouter les conditions météorologiques du jour. « La température extérieure était ressentie à 40 degrés avec un taux d’humidité ambiante autour de 80 %. Il y a donc une difficulté à ventiler la chaleur musculaire, ce qui entraîne une hausse de la température interne du corps, et donc, génère d’autres types de problèmes, en plus de ceux digestifs. »

Face à ce phénomène, des mesures peuvent être prises. Le docteur Stéphane Cascua vous conseille. « Entraînez votre cœur. Plus votre débit sanguin est élevé, moins il est nécessaire d’empiéter sur la vascularisation de votre tube digestif. Votre fréquence cardiaque diminue, vous sécrétez moins d’adrénaline, vous fermez moins les petites artères menant à vos viscères ! Entraînez votre tube digestif. Buvez et mangez pendant l’effort. Comme tout muscle, votre intestin s’adapte et parvient à mieux utiliser l’oxygène mis à sa disposition. En compétition, afin de diminuer encore l’influence des hormones du stress sur le tube digestif, soyez relax, ne vous mettez pas la pression, amusez-vous, faites-vous plaisir… vous serez meilleur ! » Il est également possible de mettre en place une diététique personnalisée en amont de la compétition mais également pendant la course. Par exemple, il est préférable de prendre son dernier repas au moins trois heures avant la course. « Il doit contenir un minimum de graisses et, selon la sensibilité de chacun, il faut éviter les fibres, le lait ou les jus d’agrumes. En pratique, il réunit : un apport en eau, en protéine, en féculent et en fruit. » Durant l’effort, pensez à boire régulièrement, et notamment une « boisson de l’effort » comprenant des sucres et des minéraux, à bien diluer par temps chaud.

Le traditionnel conflit athlète / médecin

Au vu des images, des malaises de Yohann et de sa perte de sang par les selles, nous nous sommes demandé, comme le commentateur de France Télévisions, s’il ne fallait pas stopper le marcheur. Évidemment, pour Yohann, la question ne se posait pas. « On est quand même là pour représenter son pays. On est également là pour se battre. En plus, il y avait une place de finaliste à aller chercher, ce qui n’est pas rien aux Jeux olympiques. Je suis donc finalement allé chercher cette place de finaliste, ce qui pour moi reste un exploit au vu de mon état physique. » Et en tant qu’athlète, même amateur, et face aux sacrifices réalisés pour atteindre ce niveau, on comprend la volonté de combattre jusqu’au bout. Mais quelle est la position du médecin et de l’encadrement de l’athlète ? Nous avons posé la question au docteur Jean-Michel Serra.

Sa position n’est pas facile car il ne peut pas intervenir sur la course qui est la zone d’intervention des juges et des arbitres de la compétition. « Lorsque l’on est venu nous prévenir que Yohann avait un problème, j’ai essayé de me rendre de l’autre côté (sur la partie de piste où Yohann s’est écroulé). C’était compliqué car on ne peut pas passer comme l’on veut ! Et lorsque je suis arrivé sur la zone où il est tombé, il était déjà reparti de l’autre côté. Je me retrouve donc dans l’ambiguïté d’avoir un athlète qui ne va pas bien mais qui n’est plus en visuel car il est déjà reparti… sans possibilité franche de pouvoir intervenir en direct. J’ai essayé d’alerter le juge qui était sur le circuit et l’organisation. Au final, ils ne sont pas plus intervenus que cela. Yohann a été au bout de son effort. Et nous n’avons pu le récupérer qu’une fois la ligne franchie. » Les juges et le staff médical de la compétition ne pouvaient pas non plus se concentrer uniquement sur Yohann. Il n’y a évidemment pas de suivi individuel des athlètes de la part de l’encadrement de la course. Ce jour-là, de nombreux athlètes ont abandonné et le staff médical était bien occupé. Malgré ses malaises, Yohann montrait aussi une volonté à se relever à chaque fois et un courage incroyable pour finir la course. Il n’était pas, et n’est toujours pas, prêt à abandonner. « Les gens de l’équipe de France me connaissent très bien. Ils savaient que personne ne pouvait m’arrêter. M’arrêter aurait peut-être fait beaucoup plus de dégâts mentaux que les dégâts physiques qu’il y a eu. » La position du médecin vis-à-vis de l’athlète et du staff est délicate. Doit-il intervenir ou non ? Faut-il jeter l’éponge, comme dans un combat de boxe, pour arrêter l’athlète ? Chaque affaire sera jugée au cas par cas. Pour Yohann, tout se termine bien, mais cela aurait pu être plus problématique. Et le médecin de la fédération le sait : « On peut considérer que, médicalement parlant, c’est peut-être un petit peu limite. Raisonnablement, il faudrait certainement changer les choses, mais c’est remettre en cause la performance et le dépassement de soi. Il est rare que, à ce niveau de compétition, les athlètes n’aillent pas au bout d’eux-mêmes pour espérer être le plus performant possible. »

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